SCHAERBEEK

«J’suis pas d’la viande, sur un vélo»: une cycliste Bruxelloise dénonce le sexisme de rue en chanson

«J’suis pas d’la viande, sur un vélo»: une cycliste Bruxelloise dénonce le sexisme de rue en chanson

Lydie Thonnard n’avait pas la prétention de dénoncer le harcèlement de rue. Elle se dit «étonnée» de voir à quel point de nombreuses personnes se sont retrouvées dans ses mots. Lydie Thonnard

VIDÉO | Sifflée, auscultée et souvent insultée: Lydie Thonnard se sent malmenée sur son vélo dans Bruxelles. Alors la Schaerbeekoise a poussé la chansonnette. Elle voulait juste «évacuer un sentiment d’injustice». Mais internet a vu dans son refrain la dénonciation du sexisme de rue.

«J’suis pas d’la viande, sur un vélo, me siffle pas. (...) Tais-toi, me drague pas, c’est pas comme ça que tu m’auras dans tes bras. (...) Les cyclistes ne sont pas toujours respectés, surtout les nanas en décolleté».

Excédée par un énième sifflement en rue, la Bruxelloise Lydie Thonnard a calmé ses nerfs en chantonnant sur son vélo. La flûtiste a ensuite enregistré deux refrains et un couplet au guidon de son deux-roues.

Son costume de scène: le gilet fluorescent. Qui a visiblement ébloui les internautes: sa bafouille sans prétention explose les vues sur Facebook. Lydie nous explique qu’elle en est la première surprise.

«Je ne suis même pas sûre qu’ils ont envie que j’me retourne et que j’leur laisse mon N° de téléphone»

Lydie Thonnard, que vous est-il arrivé qui vous a donné envie de pousser la chansonnette?

«Pousser la chansonnette», c’est vraiment le bon terme: je pédalais et j’ai subi un énième sifflement. J’aime me sentir libre. Face à ce type de comportement, ce n’est pas toujours le cas. Ma réaction, ça a été de chanter sur mon vélo. En arrivant chez moi, je me suis dit: tiens, c’est beau cette petite mélodie. Et j’en ai fait cette chanson.

Vous considérez ça comme du harcèlement?

Je n’utilise pas le mot «harcèlement». C’est un terme fort, à ne pas prendre à la légère. Je préfère parler de sentiment d’injustice. Parce que dans la bouche de ceux qui sifflent, hèlent, remarquent mes vêtements, il n’y a pas toujours d’intention de provoc ou de drague. Pour eux, c’est juste un geste anodin. Je ne suis même pas sûre qu’ils ont envie que je me retourne et que je leur laisse mon N° de téléphone. Mais ils ne se comportent pas de la même façon avec les hommes. Et face à ça, je ressens de l’injustice: je veux juste rentrer chez moi.

Ça vous arrive souvent?

«J’suis pas d’la viande, sur un vélo»: une cycliste Bruxelloise dénonce le sexisme de rue en chanson
Lydie estime être victime de comportement sexiste «une fois par semaine» à Bruxelles. Lydie Thonnard
Une fois par semaine? Ce n’est pas toujours des sifflements. Quand j’ai une altercation en rue, avec un automobiliste ou un piéton, très vite, des mots vulgaires surgissent. De ceux qui visent mon côté femme. Alors que jamais on ne me reproche de ne pas porter mon gilet jaune ou de rouler sans phare. Ce qui est pourtant parfois le cas, je le confesse. Je préférerais qu’on me dise «t’es pas prudente, tu ferais mieux de rouler en fluo», plutôt que de m’entendre qualifier de «s***».

Le phénomène du harcèlement de rue à Bruxelles a été mis en exergue par Sofie Peeters en 2012 avec son documentaire « Femme de la rue ». Vous avez l’impression que l’espace public reste confisqué par les hommes?

Je vis à Bruxelles depuis 6 ans. J’ai 28 ans. J’ai étudié à Liège, je viens de la campagne. Au début de ma vingtaine, je découvrais la ville et parfois, oui, j’hésitais à sortir seule le soir. Mais je me suis rendu compte que ce n’est pas juste. Désormais, j’ai décidé de ne pas me priver pour le cas où. Je ne réfléchis pas à ce que je porte pour sortir: je roule et je marche à n’importe quelle heure. Et je n’ai pas l’impression que le phénomène dont on parle diminue ou augmente.

Cette injustice dont vous parlez, vous la ressentez ailleurs?

Dans mon travail de professeur de musique, je ne vois pas de différence entre hommes et femmes. Mais comme musicienne, comme interprète flûtiste, c’est différent. Que ça soit dans le jazz, le classique, la musique du monde, c’est impitoyable. Il suffit de voir le nombre d’hommes et de femmes connus.

Votre chanson a été vue 13.000 fois et partagée près de 200 fois sur Facebook depuis ce dimanche 18 août: ça vous surprend?

Je ne me considère pas comme féministe. Je n’ai jamais manifesté. Je suis étonnée que ça soit considéré comme une dénonciation du harcèlement de rue, oui. Pourtant, il semble que ça soit bien le cas. Je n’ai pas fait cette chanson pour faire le buzz. C’est à l’arrache, sur mon vélo, avec ma bête tête. Et jamais je n’ai imaginé qu’autant de gens se sentiraient concernés: c’était juste un moyen d’évacuer ma frustration.

Vos mots tapent juste: vous avez l’habitude de composer?

Pourtant, c’est dur d’écrire en français, de choisir les bons mots et, ici, je n’avais aucune prétention. Mais j’ai déjà fait quelques arrangements. Pour composer, il n’y a pas de règle. Moi, je compose mal sous la contrainte. Si je devais écrire une deuxième chanson pour la semaine prochaine, sur la taxe des poubelles par exemple, je ne suis pas sûre que ça serait bien. Pour celle-ci, j’étais en vacances, dans le bon mood.

Vous n’avez jamais songé à porter plainte après une altercation sexiste?

Bruxelles est relativement clémente je trouve: heureusement. Je n’ai jamais dû porter plainte. Surtout, j’ai l’impression que ça envenimerait le truc, que ça me gâcherait la vie.

Pourtant, Bruxelles n’est pas «gentille» pour ses deux roues...

En live, j’injurie beaucoup les gens... quand ils sont à 500m de moi et ne m’entendent plus! Mais ça ne sert à rien, sauf à me soulager. L’art aussi me soulage, et je me rends compte qu’il n’est pas inutile pour dénoncer quelque chose...