Pourquoi L’Avenir était en grève? L’enjeu de l’indépendance

Pourquoi L’Avenir était en grève? L’enjeu de l’indépendance

Le torchon brûle plus que jamais entre la direction et la rédaction de L’Avenir. EdA - Florent Marot

Notre rédaction se bat, et a fait grève ce mercredi, pour défendre son indépendance. Ce n’est pas un concept abstrait. Explications.

«L’indépendance de la rédaction» et ses balises sont clairement définies dans une charte co-signée par la direction du journal et la Société Des Rédacteurs (SDR) qui représente les journalistes «maison».

Mais depuis des mois et sur plusieurs points, la direction (qui s’en défend) contourne et bafoue cette charte. En quoi selon nous?

Premièrement, depuis que le rédacteur en chef Thierry Dupièreux a été poussé vers la sortie début 2018, il n’a pas été remplacé. Or la charte d’indépendance prévoit que le «rédac chef» est le garant de cette indépendance. Sans lui, elle est déjà fragilisée. Il est le premier journaliste de la rédaction et celle-ci, via la SDR, doit être consultée pour sa désignation. À la place, pour éviter cette consultation, c’est un «directeur des rédactions» qui a été nommé. La direction considérant que ce dernier peut assumer une partie des missions du rédacteur en chef. Sauf que, si dans la très grande majorité des médias elles sont disjointes, c’est bien parce que les deux fonctions sont différentes, voire incompatibles sur certains points. La manoeuvre de la direction de L’Avenir avait évidemment pour but de reprendre le contrôle sur la rédaction. Ça s’est vérifié dans les faits. Comment?

C’est le second point. La charte d’indépendance prévoit textuellement que les recrutements, nominations et mutations au sein de la rédaction sont de la responsabilité du rédacteur en chef (qui associe ses adjoints et la direction des ressources humaines). Et c’est logique pour que les journalistes puissent exercer leur métier d’informer librement. Y compris vis-à-vis de leur propre direction dont, comme son nom l’indique, le directeur des rédactions fait partie. En mars dernier, sous couvert de ce cumul de fonctions, c’est le directeur des rédactions qui a procédé aux licenciements secs de trois journalistes pour des motifs fallacieux. Et au début de ce mois de juillet, il s’est tout simplement assis sur l’avis des deux rédacteurs en chefs adjoints pour la (non) désignation d’un chef de projet à Liège. C’est ce qui a amené la SDR et l’Association des Journalistes Professionnels (AJP) à déposer un préavis de grève.

En guise de réponse, la direction de l’Avenir, balayant d’un revers de la main ce préavis, a écrit aux représentants de la SDR et l’AJP. Pour leur dire, en gros, qu’ils avaient juste à se taire et que l’AJP était persona non grata à l’Avenir. Menaces à l’appui. Une situation inédite en presse belge.

INTERVIEW

«Oui, nous sommes des conservateurs»

Emmanuel Wilputte, vous êtes président de la Société des Rédacteurs de L’Avenir. La rédaction serait-elle, comme l’affirme la direction, «résistante au changement», «conservatrice»?

L’argument n’est qu’un slogan. La question fondamentale est de savoir de quel changement on parle. Pour ne pas être juge et partie, je m’en référerai aux interventions de nos managers devant des commissions, au Parlement wallon et à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ils y ont fait le résumé de la gestion des dernières années, ils y ont exposé leur «plan de redéploiement». À chaque fois, ils ont passé un sale moment. Les politiques ont été bien peu nombreux à comprendre en quoi consistait le projet. Ces réactions étaient même édifiées, notamment quand il a été question du «lock-out» par nos dirigeants de leur propre média, après des licenciements secs et de notre point de vue, ciblés. Avec à la clé, une alerte au Conseil de l’Europe, lancée par la Fédération Européenne des Journalistes. Excusez du peu. Donc oui, vu sous cet angle, les journalistes de L’Avenir sont conservateurs. Ils veulent conserver la qualité du journal, son expertise, son lien fort avec les lecteurs, les compétences internes. Quand nous nous sommes battus, jusqu’au bout et avec succès, pour conserver un format plébiscité par nos lecteurs, contre notre direction, nous avons une fois de plus été conservateurs. Aujourd’hui, cette même direction nous dit, du bout des lèvres, que nous avions raison.

Oui, mais répète en boucle le directeur des rédactions, il faut avancer, malgré les heurts de ces derniers mois et de ces dernières heures…

Rouler à 200 à l’heure vers un mur et continuer à accélérer, c’est effectivement avancer. Les journalistes de L’Avenir n’ont aucune idée de la stratégie imaginée, évidemment sans eux. Mais on leur dit qu’il faut aller de l’avant. On leur demande d’adhérer à un autre slogan. Doivent-ils être rassurés pour le futur, quand ils analysent la gestion de ces dernières années? Pour rappel, avant l’arrivée de l’actionnaire actuel, l’entreprise était dans le vert. Elle se trouve désormais dans le rouge. Serait-ce la faute des rédactions amputées, dans la foulée d’années d’inaction de leur actionnaire, d’environ 20% de leurs effectifs?

CONSEIL DE L’EUROPE

L’alerte de la FEJ actualisée

La grève de ce mercredi, et surtout les motifs qui y ont conduit – menaces sur les délégués de la Société des Rédacteurs (SDR) et de l’Association des Journalistes Professionnels (AJP); mise à l’écart de l’AJP, à laquelle adhèrent 95% des journalistes des Éditions de l’Avenir – la Fédération Européenne des Journalistes (FEJ) a décidé d’actualiser l’alerte qu’elle avait lancée le 4 mars devant la Plateforme du Conseil de l’Europe «pour renforcer la protection du journalisme et la sécurité des journalistes».

Cette première alerte visait le lock-out alors imposé par la direction, après la grève suscitée par le licenciement brutal de trois journalistes. Ce lock-out était assimilé par la FEJ à une «censure pure et simple», portant «atteinte au droit des lecteurs de “L’Avenir” à accéder à l’information».

Le «maintien du poste de directeur des rédactions, en violation de la convention garantissant l’indépendance de la rédaction», et les obstacles opposés aux «délégués de la rédaction pour exercer leur mission conformément aux missions existantes» nourrissent cette mise à jour.