RDC

Au bout de la nuit, la CÉNI a couronné Félix Tshisekedi

Felix Tshisekedi (centre) a été déclaré vainqueur.AFP

Au bout d’une nuit interminable, Félix Tshisekedi, président de l’UDPS et leader de la coalition Cach, a été proclamé vainqueur de l’élection présidentielle par la Commission électorale nationale indépendante en République Démocratique du Congo. Annoncé vainqueur depuis le scrutin du 30 décembre, Martin Fayulu dénonce déjà un «putsch électoral». La journée de ce jeudi se déroulera sous très haute tension

Le suspense s’est prolongé jusqu’au milieu de la nuit pour la population congolaise: il était un peu plus de 3 heures du matin, cette nuit, quand la Commission électorale nationale indépendante (CÉNI) a proclamé le nom du vainqueur provisoire de l’élection présidentielle. Et comme les rumeurs qui avaient bruissé toute la journée à Kinshasa l’annonçaient, c’est Félix Tshisekedi, 56 ans, qui a été «sacré».

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Le leader de la Cach (Coalition pour le changement) et président de l’UDPS (Union pour la Démocratie et le Progrès Social) a été crédité de 38,57%, «soit 7 051 013 suffrages valablement exprimés» a précisé le président de la CÉNI, Corneille Nangaa, pour 34,8% à Martin Fayulu, tête de file de la coalition Lamuka («Éveille-toi»), l’autre candidat de l’opposition, et 23,8% seulement au candidat de la majorité présidentielle, Emmanuel Ramazani.

«Putsch électoral»

Le président de la CÉNI a fait longuement patienter les nombreuses personnes assemblées dans la salle Abbé Apollinaire Malumalu, du nom de son défunt prédécesseur, avant de leur dévoiler le vainqueur du scrutin le plus attendu en RDC: Corneille Nangaa a longuement détaillé, d’abord, les résultats des élections locales et provinciales, qui se sont déroulées en même temps, le 30 décembre dernier.

Ce résultat est provisoire: des recours sont possibles devant la Cour constitutionnelle. Et recours il y a plus que probablement: annoncé comme largement gagnant depuis deux semaines, Martin Fayulu a déjà dénoncé un «putsch électoral».

«Ces résultats sont ridicules et n’ont rien à voir avec la vérité des urnes, a-t-il ajouté au micro de Radio France Internationale. Je demande à la Cenco (N.D.L.R.: Commission épiscopale nationale du Congo), là’Église (protestante) du Christ au Congo, et la Symocel (plate-forme de la société civile), et à tous ceux qui ont observé les élections de me dire la vérité et de publier les résultats. On a volé la victoire du peuple congolais et le peuple congolais n’acceptera jamais que sa victoire lui soit volée».

Dans la journée d’hier, les missions d’observation électorale de la CENCO, de l’Église protestante et de la société civile avaient lancé un ultime appel conjoint au calme. Pour presser la CÉNI de ne «publier que le résultat issu des urnes». Inviter le vainqueur au «sens de l’humilité», et exhorter les perdants au «fair-play électoral». Mais quand au cours de la soirée, Ève Bazaiba, secrétaire générale du MLC, le Mouvement de Libération du Congo, de Jean-Pierre Bemba, qui soutenait Martin Fayulu, quittait la réunion de la CÉNI, on sentait que les choses se crispaient.

«Aussi longtemps qu’Internet fonctionnait, tous les résultats qui s’échangeaient donnaient Fayulu nettement en tête. Et c’est à ce moment-là qu’Internet a été coupé», nous disait au même instant un interlocuteur kinois.

Au milieu de la nuit, ce même interlocuteur ne cachait pas sa colère: «je ne reconnaîtrai jamais Félix Tshisekedi comme président. Son élection résulte d’un arrangement avec le pouvoir en place pour éviter Martin Fayulu. Mais rien n’est encore joué: aussi longtemps que les trois provinces où le vote ne s’est pas encore déroulé n’ont pas encore pu s’exprimer, on ne pourra pas dire qui de Félix Tshisekedi ou de Martin Fayulu est le véritable président».

1,2 million d’électeurs

Un recours éventuel à la Cour constitutionnelle évoquera sûrement le cas de ce 1,2 million d’électeurs de Yumbi, Butembo, Beni-ville et du territoire de Beni: dans ces zones, les élections ont été reportées au 30 mars, en raison à la fois des violences qui régnaient dans une partie de ces territoires, et de la fièvre Ebola. Ces deux motifs avaient été violemment contestés, et, le 30 décembre, des électeurs de Beni avaient néanmoins exprimé leur vote, qui n’a pas été pris en compte dans le résultat annoncé hier.

«L’acceptation du résultat sera un élément essentiel. Or le contexte électoral a été agité: plus que le jour de l’élection, c’est le jour où ce résultat sera communiqué que les risques de violence seront les plus élevés», nous avait dit Jérôme Bonso, le président de la Ligue nationale pour des élections libres et indépendantes, avant le 30 novembre. La République Démocratique du Congo, et notamment sa capitale, Kinshasa, vont vivre une journée sous très haute tension ce jeudi.


 

«Un président idiot»

 

«Félix Tshisekedi sera un président idiot. Et je pèse mes mots. Il prétend avoir étudié en Belgique, tout le monde sait ce qu’il en est». Dans sa colère, notre interlocuteur kinois renvoie à une polémique qui a visé le leader de l’UDPS avant le scrutin présidentiel: dans son acte de présentation comme candidat, le leader de la Cach a fait état d’un diplôme de graduat en marketing et communication, obtenu avec satisfaction en 1990-1991, auprès de l’Institut des carrières commerciales (ICC), un établissement de promotion sociale relevant de la ville de Bruxelles. Or ce type de graduat n’existe pas à l’ICC. Et la Fédération Wallonie-Bruxelles, interrogée récemment par nos confrères de La Libre, n’a pas trouvé trace de ce diplôme…

 

 

«Au nom du peuple congolais, je pardonne»

Dans son premier discours, le futur président proclamé de la République Démocratique du Congo a rendu hommage au président sortant, Joseph Kabila.

Relativement épargné par le camp présidentiel, qui avait concentré ses critiques (et des tracasseries administratives diverses) sur Martin Fayulu, Félix Tshisekedi avait amorcé sa réconciliation avec le chef de l’État il y a quelques jours, notamment par un tweet où il saluait «mon frère Joseph Kabila, une personne très bien, mais qui était mal entourée, comme c’est le cas avec mon adversaire politique Martin Fayulu, qui est actuellement très mal entouré par des personnes avides de pouvoir et d’argent». «J’assurerai la sécurité du raïs (N.D.L.R.: le président) et de sa famille», ajoutait le leader de l’UDPS, qui, dans le tweet suivant, évoquait la figure de Nelson Mandela «un grand homme qui pardonne», et de conclure «au nom du peuple congolais, je pardonne Joseph Kabila»!