SOCIÉTÉ

PHOTOS | L’expérience de Marie Quirynen dans un camp de réfugiés palestiniens: «On construit la peur»

La Famennoise Marie Quirynen a vécu pendant six mois le quotidien des réfugiés palestiniens du camp Aïda, situé aux portes de Bethléem: une expérience particulièrement éprouvante, mais surtout d’une incroyable richesse.

Pendant six mois, Marie Quirynen a fréquenté le camp de réfugiés palestinien Aïda, aux portes de Bethléem. À l’ombre du mur, sous les gaz lacrymogènes, l’expérience vécue par la jeune femme originaire de Marche-en-Famenne s’est avérée particulièrement douloureuse. Mais ô combien enrichissante.

Arrivée en octobre 2017 sous le statut de volontaire au sein de l’association Al Rawwad («le pionnier») prônant la «belle résistance», c’est-à-dire celle qui se fait au travers de l’art et de la culture, elle a construit avec des jeunes issus du camp une pièce de théâtre, «La petite lanterne», issue d’un conte écrit par l’auteur palestinien Ghassan Kanafani.

Après avoir partagé durant ces six mois la réalité du camp Aïda et le vécu de ses habitants, le témoignage qu’en livre aujourd’hui Marie s’avère pour le moins édifiant.

PHOTOS | L’expérience de Marie Quirynen dans un camp de réfugiés palestiniens: «On construit la peur»
Au pied du fameux mur. D.R. (Marie Quirynen)
«Il y a tant de choses qui m’ont marquée», avoue la Famennoise. «Peut-être que le plus marquant, au final, c’est ce mur. Un mur de 8 mètres de haut qui délimite le pourtour du camp et empêche aujourd’hui les habitants, des paysans pour bon nombre d’entre eux, de se rendre sur leurs cultures et leurs oliveraies. On a du mal à s’imaginer ce que ça fait de passer chaque jour, matin et soir, à l’ombre de ce mur. Même en photo… Quand on arrive sur place et qu’on est confrontée à ça pour la première fois, ça fout vraiment un coup au moral…»

 

Entre résistance et résignation

 

Autre réalité marquante du quotidien de ces gens, le gaz lacrymogène. «J’ai récemment lu qu’une étude réalisée par l’université américaine de Berkeley faisait du camp d’Aïda la zone la plus exposée du monde à ce type de gaz (NDLR: les principales conclusions de cette étude portant sur les conséquences pour la santé de l’usage du gaz lacrymogène peut être consultée sur le site de l’université sous la rubrique «No Safe Space»). Je ne le savais pas avant d’y aller, mais j’ai pu mesurer sur place l’ampleur de la chose. En gros, tous les deux jours, des bonbonnes de gaz sont tirées sur le camp. Souvent la nuit. C’est impressionnant. Et il ne s’agit pas d’une ou deux bonbonnes. Je me rappelle d’une fois, à l’occasion de la présence de Donald Trump à Jerusalem, où pour répondre à des manifestations palestiniennes qui ne s’étaient même pas déroulées dans le camp de réfugiés, les soldats ont tiré plusieurs centaines de bonbonnes. C’était affolant. On courait dans les ruelles étroites pour se réfugier, c’est très difficile à vivre quand ça arrive une fois comme ça. Alors quand ça relève du quotidien, on devient fou…»

Le quotidien. L’idée même d’un quotidien est déjà, pour Marie, une forme de résistance en soi.

PHOTOS | L’expérience de Marie Quirynen dans un camp de réfugiés palestiniens: «On construit la peur»
Marie a travaillé avec les jeunes qui habitent le camp; en a résulté la mise en scène d’une pièce de théâtre, «La petite lanterne». Une forme de «belle résistance». D.R.
«Dans ce camp, les gens continuent de se lever le matin, ils continuent de vivre, ils continuent d’aimer. Pourtant, quand on entend ce que ces gens ont vécu, les drames qui les ont déjà touchés, on se sent tellement démunis. Ils ont vécu des choses qu’on ne peut imaginer. Et ils racontent ça comme s’ils avaient l’air blasés, presque résignés. Mais ce sont eux qui ponctuent en te disant: “il faut continuer à aller de l’avant”.». Un peu comme s’ils avaient appris à vivre avec ça.

 

Dialogue de sourds

 

Marquée par cette dure réalité, Marie l’a été aussi par la grande difficulté, voire l’impossibilité d’installer le dialogue entre les différentes communautés.

«Quand je parlais avec des Israéliens de mon action de volontariat, tout de suite je sentais un changement dans leur attitude vis-à-vis de moi. Ils ressentaient subitement le besoin de se justifier.» Comme avec cet ami, Joshua: «C’est l’une des personnes les plus ouvertes d’esprit que j’ai pu rencontrer sur place. Mais quand je lui ai proposé de venir une fois m’accompagner dans le camp, il y avait toujours une excuse. Il me disait que c’était interdit ou bien qu’il serait peut-être kidnappé… Véritablement, l’image que tout cela m’a donnée est que l’on construit la peur. De chaque côté. Et pas seulement entre les différentes cultures. Par exemple, les réfugiés qui habitent le camp sont mal vus des Palestiniens de Bethléem notamment parce qu’ils ont le soutien financier de l'UNRWA, l'Office de secours et des travaux des Nations Unies pour les réfugiés en Palestine.»

 

«Ne pas les oublier»

 

Aujourd’hui, six mois après son retour en Belgique, Marie continue de vivre et partager son expérience. «Je me suis rendu compte au fil des mois que mes amis ne me croyaient pas. Ils me disaient toujours que j’exagérais. J’ai dès lors réalisé qu’il y avait beaucoup de choses que je pouvais faire depuis la Belgique. Et j’avoue qu’au bout de six mois passés sur place j’étais arrivée à bout, tellement l’expérience est éprouvante. Parler de mon expérience, partager celle-ci est une façon de poursuivre ce que j’ai entrepris là-bas avec mon atelier théâtral. Car ces personnes ne doivent pas être oubliées.»

Marie témoigne donc à l’occasion, dans des écoles ou sur invitations d’associations ou autres.

Parallèlement à ça, la jeune femme occupe depuis la rentrée de septembre un poste d’enseignante dans une école en discrimination positive à Molenbeek. Une nouvelle expérience qui lui rappelle à certains égards l’expérience vécue en Palestine, les gaz lacrymogènes et la présence militaire en moins. Mais surtout, une opportunité pour aider ces jeunes à puiser au sein de leurs propres ressources, afin de se détacher des préjugés qui les enchaînent, bien souvent malgré eux, à leur réalité quotidienne.

 

 

Info: marie.quirynen93@gmail.com