MUSÉE

AfricaMuseum: un regard critique sur la colonisation

Le musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren, rebaptisé AfricaMuseum, rouvre officiellement ce samedi, avec une nouvelle exposition permanente qui veut porter un regard critique sur la colonisation belge. Le musée était fermé depuis cinq ans pour travaux.

Née en 1897 à l’occasion de l’Exposition universelle de Bruxelles, sous le nom de musée du Congo, l’institution n’avait plus changé son exposition permanente depuis les années 1950, soit avant la décolonisation. Une remise à neuf s’imposait. Un nouveau bâtiment est arrivé mais celui d’origine et son intérieur sont classés. Tout n’a donc pas pu être changé. Certaines citations des rois Léopold II et Albert Ier, glorifiant le colonialisme, y sont par exemple encore inscrites.

La nouvelle exposition permanente «résulte d’une synthèse» des contributions d’experts africains et européens mais aussi de la diaspora africaine, insiste le directeur du musée, Guido Gryseels. «Nous présentons plusieurs opinions et c’est au public d’élaborer sa propre vision» sur ce «système non éthique qui allait de pair avec une idéologie raciste et de la violence».

Des œuvres d’artistes africains font leur apparition. Par exemple, «Ombres», du Congolais Freddy Tsimba, a été intégrée au mémorial pour les 1.508 Belges morts au début de la période coloniale (1897-1908), qui ne mentionnait pas les bien plus nombreuses victimes congolaises.

L’œuvre s’inspire de l’histoire de sept Congolais amenés à Tervuren et décédés en 1897 lors de l’exposition universelle. Leurs noms, ainsi que d’autres informations comme le lieu et la date de leur mort, ont été inscrits sur la vitre de la galerie, le long de la cour centrale. L’ombre de ces inscriptions est projetée, lorsque le soleil brille, sous les noms des Belges décédés.

La salle des crocodiles reste, elle, inchangée, pour montrer comment les musées d’histoire naturelle étaient conçus voici un siècle. «De manière symbolique, un écran sépare cette salle des autres pour indiquer […] qu’elle ne reflète pas notre vision actuelle de l’Afrique», explique Guido Gryseels.

Dans sa nouvelle exposition permanente, l’AfricaMuseum présente aussi la longue histoire du continent, qui commence souvent d’un point de vue occidental avec l’arrivée des Européens. «Et pourtant, l’Homme est né en Afrique», rappelle le musée. Une œuvre phare est le masque de Liavela, la plus ancienne sculpture en bois connue (8e ou 9e siècle), retrouvée en Afrique centrale.

La salle consacrée à l’histoire coloniale belge prend comme point de départ la position clé de l’Afrique centrale dans le commerce mondial à la fin du 15e siècle. La création de l’État indépendant du Congo, ambition personnelle de Léopold II, est ensuite présentée, suivie par la reprise en 1908 de l’administration du pays par la Belgique. La salle se termine par un aperçu de l’histoire postcoloniale du Burundi, Congo et Rwanda.

L’Afrique contemporaine et les défis auxquels elle est confrontée figurent également dans l’exposition. Une salle montre le paradoxe des ressources au Congo, pays riche de ses ressources naturelles mais dont la population reste pauvre. «Nous avons voulu prendre le contre-pied en montrant, outre les ressources du sol, d’autres richesses comme la démographie congolaise», explique Didier Van den Spiegel, commissaire en chef de l’exposition pour les sciences naturelles.

L’institution elle-même est abordée. Le musée du Congo est vu par Léopold II comme «un outil de propagande de son projet colonial», explique l’AfricaMuseum. «Dès sa création, le musée a encouragé militaires, fonctionnaires, missionnaires, commerçants et scientifiques occidentaux travaillant au Congo à y collecter des objets. Un butin de guerre obtenu lors de confrontations violentes.» La restitution de l’art africain fait d’ailleurs débat mais le musée affirme être ouvert à la question.

Une salle, intitulée Afropéa, est dédiée à la diaspora. «Les Africains subsahariens représentent 2% de la population belge, dont quelque 40% sont d’origine congolaise», pointe le musée. Les relations avec la diaspora ont parfois été tendues, admet le directeur. «Certains partenaires ne voient pas concrètement comment leur collaboration a été intégrée dans le nouveau musée», explique Primrose Ntumba, collaboratrice pour les relations et le partenariat avec la diaspora africaine.

Le musée sera accessible dimanche au grand public. L’inauguration officielle se tient samedi matin, en l’absence du Roi, pour des raisons d’organisations pratiques et parce que des débats restent en cours, notamment sur la restitution d’œuvres.

Désintéret pour le Congo belge?

L’exposition n’avait plus été modifiée depuis les années 1950, soit avant la décolonisation. Un temps long, symptomatique du désintérêt de la population belge pour la colonie congolaise, explique Pierre-Luc Plasman, collaborateur scientifique à l’institut des sciences politiques Louvain-Europe.

«Il n’y a jamais eu un intérêt important et enthousiaste pour la colonie au Congo», avance Pierre-Luc Plasman. «C’était plutôt une affaire de missionnaires et de capitalistes qu’une affaire nationale», explique le chercheur. Il compare cela à l’équipe nationale masculine de football: «Ça flatte l’égo, tout le monde aime les Diables Rouges mais si on prend l’équipe il y a 15 ans, personne ne regardait les matchs.»

En outre, le musée de Tervuren n’était pas centré sur l’histoire de l’Afrique mais abordait aussi d’autres aspects comme l’anthropologie. «On visitait le musée pour la pirogue et l’éléphant empaillé. On venait voir mini-Afrique comme on visite mini-Europe», ironise-t-il.

Par ailleurs, «le récit sur l’histoire coloniale belge est resté longtemps de la propagande», poursuit ce spécialiste du passé colonial belge. «Le but était de présenter le Congo comme une colonie modèle à tous points de vue, de 1908 à 1960.» L’histoire de la colonie remonte à l’État indépendant du Congo, créé en 1885, comme propriété personnelle de Léopold II. Celui-ci a fortement été critiqué pour sa gestion de la colonie, marquée par une extrême violence. Le Royaume a ensuite repris l’administration du pays, en 1908. «En réaction aux critiques, la Belgique a voulu montrer qu’elle était la meilleure colonisatrice du monde.»

En 1960, le Congo prend son indépendance. Le sujet, qui ne soulevait déjà pas d’enthousiasme particulier, est délaissé. «Le musée a perdu une partie de ses moyens», explique le directeur de l’AfricaMuseum, Guido Gryseels. «L’aspect muséal a été mis de côté et l’accent a été posé sur la recherche scientifique (le musée emploie 85 chercheurs, NDLR), ce qui explique que l’exposition n’a pas évolué.»

À la fin des années 1990, «deux bombes arrivent», poursuit M. Plasman. Deux publications abordent l’histoire avec un regard bien plus critique. «Les colonisateurs deviennent des crapules et ce discours n’est pas compris par une partie de la population, qui reste dans l’idée que la Belgique était une bonne colonisatrice.»

Mais une nouvelle génération arrive, «qui n’a pas connu le Congo ou le Zaïr. Elle n’a pas d’attache sentimentale ou idéologique avec ce passé colonial et le travail sur le récit de la colonisation est ainsi plus aisé». Une autre partie de la population se trouve, elle, dans un espace de revendication, «surtout à Bruxelles, qui comprend une grande communauté africaine».

Cette rupture entre absence et arrivée des critiques explique aussi en partie pourquoi le débat peut être virulent dans l’espace public. «Aux Pays-Bas par exemple, les historiens n’ont jamais quitté le domaine colonial. Le discours a donc pu se développer, avec nuance.»

Rénovation de sept tombes

En marge de la réouverture de l’AfricaMuseum, nouveau nom du Musée royal de l’Afrique centrale, prévue ce samedi, se tient à midi un rassemblement de commémoration devant les sept tombes alignées le long de l’église Saint-Jean-L’Évangéliste de Tervuren. C’est en effet là qu’ont été enterrés sept Congolais n’ayant pas survécu à l’Exposition Universelle de 1897, indique Intal-Congo, un groupe de réflexion et d’action sur les problématiques du Congo.

Les sept Congolais enterrés à Tervuren ont été amenés en Belgique avec 269 de leurs compatriotes. Durant l’Exposition universelle, ils devaient dépeindre la vie quotidienne au Congo dans des villages reconstitués et ont été exposés comme des indigènes d’une colonie «non-civilisée». Deux Congolais avaient déjà péri lors de leur transport et sept périrent en Belgique à cause des conditions climatiques.

«Nous plaidons pour une réhabilitation durable de ces sept citoyens et de l’ensemble de la population congolaise qui a eu à souffrir si lourdement de la barbarie des Belges. Une explication correcte de l’histoire derrière ces sept tombes peut rappeler aux générations futures l’époque du colonialisme et son racisme, afin de contribuer à ce qu’elles ne taisent plus jamais l’oppression d’autres peuples», indiquent les organisateurs de la commémoration.

Ces derniers demanderont aujourd’hui que soit placée près de ces sept tombes une plaque commémorative qui rend justice à la véritable histoire, est une plaque différente de l’actuel panneau indicateur touristique qui a pour objet l’Exposition Universelle de 1897. L’entretien régulier des sept tombes compte également parmi leurs revendications

«Nous demandons une commission transparente sur la restitution de biens africains»

La présidente du comité féminin de veille antiraciste Bamko-Cran, Mireille-Thseusi Robert, a appelé mardi dernier à la création d’une commission mixte et transparente sur la restitution des biens culturels africains mal acquis et des restes humains issus de la colonisation. Une demande exprimée en lien avec la réouverture ce samedi du Musée royal d’Afrique centrale de Tervuren, sous le nom d’AfricaMuseum.

«La Plateforme de réflexion sur la décolonisation et la restitution dont fait partie Bamko-Cran, a souhaité faire le point sur une réunion portant sur la restitution des biens culturels africains mal acquis, qui s’est tenue la semaine dernière avec Zuhal Demir, secrétaire d’État à la Politique scientifique (N-VA). Nous voulions en effet savoir si, comme elle l’avait annoncé, cette dernière avait mis en place une commission sur la restitution. Nous avons constaté que cette commission n’était pas plurielle et que ses membres étaient exclusivement des fonctionnaires de musées fédéraux», a déploré Mireille-Thseusi Robert.

«Aucun Africain ou membre de la diaspora n’est inclus dans cette commission, pas plus que des membres de la société civile. Outre notre demande de restitution des pièces mal acquises, nous demandons la constitution d’une commission mixte et transparente, l’élaboration d’un agenda et d’une mission portant sur la réalisation d’un inventaire et d’une proposition de moyens à mettre en œuvre pour la restitution des biens», a-t-elle poursuivi.

Les restitutions souhaitées concernent tant des biens culturels que des restes humains et des archives coloniales. Parmi ces dernières se trouvent notamment des cartes géologiques. «Les cartes des richesses du sous-sol congolais se trouvent toujours en Belgique et le Congo n’en possède aucune. Il s’agit d’un héritage de la colonisation jalousement gardé, et qui permet de savoir où creuser pour trouver des ressources minières», a dénoncé Mireille-Thseusi Robert.

Le roi n’assistera pas

Le roi Philippe n’assistera pas à la réouverture de l’AfricaMuseum, nouveau nom du musée royal de l’Afrique centrale, ce samedi à Tervuren, selon des informations du Standaard confirmées à Belga. Contacté mardi, le Palais justifie cette absence par des considérations organisationnelles d’une part, et, d’autre part, par le fait que «des débats sont en cours».

Selon un porte-parole du Palais, deux éléments justifient cette décision. «D’une part, les conditions pour une participation ne sont pas réunies d’un point de vue organisationnel. Une activité royale est toujours préparée en amont, deux semaines avant l’événement. Ici, nous sommes à quatre jours de l’inauguration et trop d’éléments sont encore incertains. Quel trajet effectuerait le Roi? Des salles ne sont pas encore prêtes. Nous n’avons plus le temps pour une telle préparation.»

D’autre part, sur le fond, «certains débats, notamment sur la restitution d’œuvres mais pas uniquement, sont en cours, que ce soit entre chercheurs ou avec la diaspora», ajoute le porte-parole. «Le Roi évite d’être présent lorsque des questions ne sont pas tranchées. Ce n’est pas le bon moment. Nous souhaitons toutefois souligner le travail du directeur du Musée et de ses équipes. C’est un projet magnifique qui met en avant tous les aspects de l’Afrique.»

Le musée a été construit à la fin du 19e siècle en l’honneur et à la gloire de Léopold II. Il a cependant subi une rénovation profonde ces dernières années, dont les transformations seront présentées pour la première fois samedi. L’AfricaMuseum rénové se donne notamment pour mission de présenter un oeil beaucoup plus critique sur le passé colonial de la Belgique.