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Le Nobel de la paix au Congolais Mukwege et à la Yazidie Murad

Les lauréats pour le prix Nobel de la paix sont connus: Mukwege et Murad reçoivent le prix.

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Le prix Nobel de la paix a été attribué vendredi au médecin congolais Denis Mukwege et à la Yazidie Nadia Murad, ex-esclave du groupe État islamique, «pour leurs efforts pour mettre fin à l’emploi des violences sexuelles en tant qu’arme de guerre».

L’un gynécologue, l’autre victime, Denis Mukwege et Nadia Murad incarnent une cause planétaire qui dépasse le cadre des seuls conflits, comme en témoigne le raz-de-marée planétaire #MeToo déclenché il y a un an par des révélations de la presse.

Denis Mukwege, l’homme qui répare les femmes et dénonce le pouvoir en RDC

Travailler sans relâche et ne jamais se résigner à l’horreur. Le Dr Denis Mukwege, qui a reçu vendredi le prix Nobel de la Paix, «répare» depuis des années les femmes violées victimes des guerres oubliées dans l’est de la République démocratique du Congo.

A deux mois et demi d’élections cruciales en RDC, les jurés du prix Nobel ont aussi récompensé une voix parmi les plus sévères envers le régime du président Joseph Kabila, davantage entendue à l’étranger qu’au pays.

«L’homme cesse d’être homme lorsqu’il ne sait plus donner l’amour et ne sait plus donner l’espoir aux autres», déclarait-il en 2015 au personnel de l’hôpital de Panzi qu’il dirige à Bukavu, capitale de la province du Sud-Kivu.

Âgé de 63 ans, marié et père de cinq enfants, le Dr Mukwege aurait pu rester en France après ses études à Angers (centre-ouest). Il a fait le choix de retourner dans son pays, et d’y rester aux heures les plus sombres.

Profondément croyant, ce fils de pasteur pentecôtiste «vit ses valeurs dans tout ce qu’il fait», et surtout, il «n’abandonne jamais», témoigne une Européenne qui a travaillé avec lui pendant plusieurs années à Panzi.

Par son combat pour la dignité des femmes du Kivu, il est aussi de fait le porte-parole des millions de civils menacés par les exactions des groupes armés ou des grands délinquants du Kivu, région riche en coltan.

Lui-même dans le viseur, il échappe de peu un soir d’octobre 2012 à une tentative d’attentat. Après un court exil en Europe, il rentre en janvier 2013 à Bukavu.

Entre deux voyages à l’étranger, comme cette année en Irak pour lutter contre la stigmatisation des femmes violées yazidies, le docteur Mukwege vit dans fondation de Panzi, qui se trouve sous la protection permanente de soldats de la Mission des Nations unies au Congo (Monusco).

«C’est un homme droit, juste et intègre mais intraitable avec la médiocrité» qui veut faire de Panzi un pôle de référence «aux normes internationalement reconnues», dit de lui le Dr Levi Luhiriri, médecin de l’hôpital. Sa fondation est largement soutenue par l’Union européenne.

«Guerre sur le corps des femmes»

Né en mars 1955 à Bukavu, dans ce qui est alors le Congo belge, Denis Mukwege est le troisième de neuf enfants. Après des études de médecine au Burundi voisin, il rentre au pays pour exercer à l’hôpital de Lemera, sur les Moyens Plateaux du Sud-Kivu.

Il découvre alors les souffrances de femmes qui, faute de soins appropriés, sont régulièrement victimes de graves lésions génitales post-partum les condamnant à une incontinence permanente.

Après une spécialisation en gynécologie-obstétrique en France, il rentre à Lemera en 1989, pour animer le service gynécologique. Lorsqu’éclate la première guerre du Congo, en 1996, l’hôpital est totalement dévasté.

En 1999, le Dr Mukwege crée l’hôpital de Panzi. Conçu pour permettre aux femmes d’accoucher convenablement, le centre devient rapidement une clinique du viol à mesure que le Kivu sombre dans l’horreur de la deuxième guerre du Congo (1998-2003) et de ses viols de masse.

Cette «guerre sur le corps des femmes», comme l’appelle le médecin, continue encore aujourd’hui. «En 2015, on avait observé une diminution sensible des violences sexuelles. Malheureusement, depuis fin 2016-2017, il y a une augmentation», confiait-il à l’AFP en mars.

Déjà récompensé en Europe, aux États-Unis et en Asie pour son action, ce colosse débordant d’énergie à la voix grave et douce a lancé en 2014 un mouvement féministe masculin, V-Men Congo.

Il prête son image à une campagne mondiale incitant les grandes multinationales à contrôler leurs chaînes d’approvisionnement pour s’assurer qu’elles n’achètent pas des «minerais du sang», qui contribuent à alimenter la violence dans l’est du Congo.

Depuis 2015, alors que la RDC s’enfonce dans une crise politique émaillée de violences, «L’Homme qui répare les femmes», comme le décrit un documentaire sur son combat a dénoncé à plusieurs reprises «le climat d’oppression [...] et de rétrécissement de l’espace des libertés fondamentales» dans son pays.

Le nouveau prix Nobel a encouragé fin juin les Congolais «à lutter pacifiquement» contre le régime du président Joseph Kabila plutôt que de miser sur les élections prévues le 23 décembre «dont on sait d’avance qu’elles seront falsifiées».

«Nous sommes dirigés par des gens qui ne nous aiment pas», s’était-il emporté en mars devant l’AFP en réaction au boycott par Kinshasa d’une conférence humanitaire sur la RDC.

A ceux qui le croient tenté par la politique, il rétorque néanmoins que seuls comptent pour lui les malades de Panzi, mais qu’il n’entend en rien renoncer à sa liberté d’expression.

Nadia Murad, de l’esclavage des jihadistes

25 ans, Nadia Murad a survécu aux pires heures traversées par son peuple, les Yazidis d’Irak, jusqu’à en devenir une porte-parole respectée et à décrocher le Nobel de la paix.

Cette jeune fille au visage fin et pâle encadré par de longs cheveux bruns aurait pu couler des jours tranquilles dans son village de Kosho, près du bastion yazidi de Sinjar, une zone montagneuse coincée aux confins de l’Irak et de la Syrie.

Mais la percée fulgurante des jihadistes du groupe Etat islamique (EI) en 2014 en a décidé autrement.

Un jour d’août, sur des pick-up surmontés de leur drapeau noir, ils ont fait irruption, tué des hommes, transformé en enfants-soldats les plus jeunes et condamné des milliers de femmes aux travaux forcés et à l’esclavagisme sexuel.

Aujourd’hui encore, Nadia Murad --comme son amie Lamia Haji Bachar, avec laquelle elle obtenait en 2016 le prix Sakharov du Parlement européen-- n’a de cesse de répéter que plus de 3.000 Yazidies sont toujours portées disparues, probablement encore captives.

Torture, viols, conversion forcée

Les jihadistes ont voulu «prendre notre honneur mais ils ont perdu leur honneur», affirmait aux eurodéputés européens celle qui a été nommée «Ambassadrice de l’ONU pour la dignité des victimes du trafic d’êtres humains».

Ce trafic, Nadia Murad l’a vécu dans sa chair. Conduite de force à Mossoul, la «capitale» irakienne du «califat» autoproclamé de l’EI --reprise il y a plus d’un an--, son calvaire a duré durant de longs mois.

Torture, viols collectifs, vente puis multiples reventes sur les marchés aux esclaves des jihadistes, reniement forcé de sa religion: rien ne lui aura été épargné.

Car pour les combattants de l’EI et leur interprétation ultra-rigoriste de l’islam, les Yazidis sont des hérétiques.

Kurdophones, les fidèles de cette religion ésotérique ancestrale croient au Dieu unique et au «chef des anges», représenté par un paon.

Comme des milliers d’autres Yazidies, Nadia Murad a donc été «mariée» de force à un jihadiste qui l’a battue, racontait-elle lors d’un poignant discours devant le Conseil de sécurité de l’ONU à New York.

«Incapable d’endurer tant de viols et de violence», selon ses propres mots, elle a pris la fuite, un projet qu’elle parvient à mettre à exécution grâce à l’aide d’une famille musulmane de Mossoul.

Avec de faux papiers d’identité, elle gagne le Kurdistan irakien, à quelques dizaines de km à l’est de Mossoul, où elle rejoint les cohortes de déplacés entassés dans des camps.

«Le combat nous a rassemblés»

Là, après avoir appris la mort de six de ses frères et de sa mère, elle prend contact avec une organisation d’aide aux Yazidis qui l’aide à retrouver sa soeur en Allemagne.

C’est dans ce pays, où elle vit toujours et dont elle loue régulièrement l’accueil des Yazidis, qu’elle s’éveille au militantisme et devient une porte-parole écoutée de son peuple, qui comptait 550.000 membres en Irak avant 2014. Aujourd’hui, près de 100.000 d’entre eux ont quitté le pays et d’autres sont déplacés au Kurdistan.

C’est depuis l’Allemagne qu’elle mène «le combat de (son) peuple», selon ses mots: faire reconnaître les persécutions commises en 2014 comme un génocide.

Pour ça, les Yazidis ont une allié de taille: Amal Clooney, l’avocate et militante des droits de l’Homme libano-britannique, qui a d’ailleurs préfacé le livre de Nadia Murad, «Pour que je sois la dernière», paru en français en février.

Il y a un an exactement, après son appel, le Conseil de sécurité de l’ONU s’est engagé à aider l’Irak à réunir des preuves des crimes.

Et le «combat» de Nadia Murad lui a aussi parfois réservé de bonnes surprises. Le 20 août, la jeune femme a annoncé sur Twitter ses fiançailles avec un autre militant de la cause yazidie, Abid Shamdeen.

«Le combat pour notre peuple nous a rassemblés et nous poursuivrons ce chemin ensemble», écrivait-elle.

En dessous, une photo montrait le jeune homme, un bras sur les épaules de Nadia Murad, dont le visage toujours encadré par ses longs cheveux bruns était barré, cette fois, d’un grand sourire.