Esperanzah!: Un Lavilliers géant et puissant souffle le vent de l’engagement

Après une première journée d’une chaleur accablante, le vent s’est levé, samedi en fin de journée, amenant le grand souffle des artistes engagés: la féministe Chilla, le grand Médine et l’international Bernard Lavilliers.

Comme souvent les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Après un premier jour où le soleil a tanné les peaux et rendus certains visages de festivaliers écarlates, l’air de ce samedi est devenu plus respirable, portant les spectateurs, de pays en pays, de combat en combat.

Sur les hauteurs abbatiales, idéales pour prendre le vent, c’est Bai Kamara JR. (dont la musique est seniore depuis longtemps) qui a battu le premier réveil de son mélange des genres si séduisants. Chilla (avec qui les Namurois avaient déjà pu faire connaissance en mai, lors d’une avant-première d’Esperanzah! au Caméo), de son côté, est restée fidèle à ses idéaux, boostée par le thème du festival, Le déclin de l’empire du mâle qui lui colle à la peau. La rappeuse engagée a mis quelques pains bien sentis dans une misogynie tenace, lui préférant la force des femmes, leur égalité et leur envol.

Après quoi, Liniker E Os Caramelows a servi les tropiques et leurs sonorités sur un plateau. Le drapeau brésilien flottait. Suave et idéal pour continuer à danser et planer un peu. Sans parler de la voix charismatique de ce chanteur androgyne avec ses six musiciens. Et ça, or fanfare, ça faisait du bien à voir: ça nous avait manqué de voir un réel orchestre accompagnant un chanteur. Quelques centaines de pavés plus bas, Tshegue était aussi une sensation de cette journée, rock’n’roll et tribale, bourrée d’énergie. Son mysticisme sortait renforcé par la transe d’une danseuse sortie d’on-ne-sait-où.

La force de la culture et pas l’inverse

Le Serbe Goran Bregovic leur a succédé avec un concert tonitruant et balkanico-euphorique. Le paroxysme? Sa reprise de Bella Ciao, forcément, remise au goût du jour par la série La casa de Papel. De la pure folie et une ovation. Pour le reste, un concert peut-être trop répétitif et saccadé quand on connait le sacré répertoire du bonhomme.

Durcissant le ton, Médine était bien là, en chair, en os et en propos. Privé du Bataclan par des gens qui le croient djihadiste et n’écoutent pas ses punchlines («L’amour des siens, c’est pas la haine des autres»), le rappeur avait sorti le short à fleur et aurait pu passer pour un surfeur s’il n’avait eu le sens acéré du verbe. Brute, trash, au cœur de l’actualité. Un drapeau de la Palestine porté du bout des bras par un petit bonhomme sur les épaules de son papa donne le ton. Celui qui parle de « force de la culture face à la culture de la force» affirme ce en quoi il croit dans un concert dont la force de frappe irrésistible a vite fait la foi d’un public de convaincus (aux premiers rangs) et interpellés ceux qui (plus loin) ne connaissaient pas vraiment cette pointure du rap hexagonale qui a vue sur le Monde et ce qui le gangrène. Menacé de mort, au cœur d’une tentative de meurtre, Médine était debout et n’a pas hésité à descendre dans le public, faisant la nique à ceux qui veulent enterrer sa poésie brutale, frontale mais capitale.

En final de la programmation côté jardin, c’est à l’envers que Bernard Lavilliers a commencé son concert: chansoné idéale pour un rappel et à rallonge (Stand the ghetto). Le chanteur inébranlable à la boucle d’oreille en a profité d’emblée pour présenter ses musiciens: trois Belges, trois Français, la crème de la crème. Voyageant entre les époques et proposant ses chansons et protest songs comme des documentaires, Bernard Lavilliers n’a rien perdu de sa superbe. Boxant la nuit, emmenant la Sambre faire un tour du côté de la mer que les réfugiés «ont payé si chère», l’homme qui voulait venir à Esperanzah! depuis dix ans a répondu à toutes les attentes.