ARABIE SAOUDITE

Les femmes enfin autorisées à conduire en Arabie Saoudite: derrière son volant, Samar Almogren est «libre comme un oiseau»

L’Arabie Saoudite lève ce 24 juin l’interdiction faite aux femmes de conduire. On prend place dans le 4X4 de Samar Almogren, qui a pour la première fois mis le contact.

À minuit pile, Samar Almogren a, pour la première fois, tourné la clef de contact d’une voiture, comme des centaines de ses concitoyennes, sitôt l’interdiction aux femmes de conduire, en vigueur depuis des décennies en Arabie saoudite, levée dimanche.

Un moment inoubliable pour cette animatrice de télévision, qui dit se sentir désormais «libre comme un oiseau».

«J’ai un permis international et j’ai déjà conduit à l’étranger mais ici, chez moi, ce sera totalement différent», souligne cette jeune femme qui a étudié à l’étranger après y avoir été encouragée par son père.

Assise au volant de sa voiture dans les rues de Ryad, elle affiche un large sourire. «J’en ai des frissons tout le long du corps. Monter dans ma voiture, tenir ce volant, après avoir passé ma vie assise sur le siège arrière... Maintenant, c’est de ma responsabilité et je suis plus que jamais prête à l’assumer».

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«J’ai toujours su que ce jour viendrait», dit Samar. AFP

«J’ai toujours su que ce jour viendrait. Mais c’est arrivé vite. Soudainement», dit-elle, la tête couverte d’un foulard blanc.

Car «j’ai décidé de m’habiller en blanc ce soir. L’abaya noire est devenue la marque de la femme musulmane. Mais il n’y a pas de texte religieux qui prescrit qu’une femme doit s’habiller d’une abaya noire», dit-elle.

«Je ne suis pas contre l’abaya noire, mais je suis contre forcer quiconque à la porter», ajoute-t-elle, le blanc étant pour elle la «couleur de la paix».

«J’ai enlevé mon niqab il y a longtemps. Quand j’ai décidé de montrer mon visage à la télévision, ça ne s’est pas très bien passé. Mes frères étaient très en colère, mais mon père m’a soutenue», raconte encore cette mère de famille.

L’interdiction de conduire, «c’était le plus gros obstacle. Je n’en vois désormais pas d’autre. Pouvoir conduire était le plus important et c’est maintenant chose faite», se félicite l’animatrice de talk-show et écrivaine.

«Je déteste conduire»

Pourtant, «je déteste conduire», avoue-t-elle, «mais ce n’est pas la question, le fait est que c’est mon droit. Je peux désormais conduire. Que je le veuille ou non est une autre question».

Elle sait d’ailleurs déjà que les occasions de se retrouver au volant ne vont pas manquer.

«Beaucoup de personnes me demandent déjà de les conduire au travail ou de venir prendre un café. Ça va être génial de pouvoir emmener ma mère, plutôt que de la faire asseoir sur le siège arrière avec un chauffeur qui est un étranger», explique Samar.

Sa mère est trop âgée pour se mettre à la conduite mais avec ses sœurs elles ont prévu de la promener en voiture: «On veut la gâter», dit-elle.

Le plus important à ses yeux, c’est que désormais elle peut emmener son bébé toute seule en voiture, au lieu de le confier à un chauffeur.

Heureuse, comme des milliers de Saoudiennes, elle dit se sentir désormais «comme un papillon..... Non, un oiseau. Je me sens libre comme un oiseau.»

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Samar se sent «libre comme un oiseau» au volant de son 4X4. AFP

Après la fin de l’interdiction, auto-école pour femmes et Harley Davidson

L’interdiction aux femmes de conduire qui était en vigueur depuis des décennies en Arabie saoudite a été levée dimanche, et des conductrices ont aussitôt commencé à circuler dans les rues de Ryad.

Mettant fin à une interdiction unique au monde, l’Arabie saoudite autorise les femmes à conduire depuis dimanche 00h00 heure locale, une réforme historique pour le royaume ultraconservateur.

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Des auto-écoles pour femmes ont ouvert. AFP

Aussitôt après l’expiration de l’interdiction, des femmes ont commencé dans la nuit à sillonner au volant les avenues brillamment éclairées de la capitale Ryad et d’autres villes du royaume. Certaines avaient mis à fond la stéréo de leur véhicule.

«C’est un événement historique pour chaque femme saoudienne», a déclaré Sabika al-Dosari, une présentatrice de la télévision saoudienne, avant de traverser la frontière avec le Bahrein à bord d’une berline.

«C’est une grande réussite», a dit un prince saoudien, le milliardaire Al-Walid ben Talal, dans une vidéo où l’on voit sa fille Reem en train de conduire un 4x4 tandis que ses petites-filles applaudissent sur la banquette arrière. «Maintenant les femmes ont leur liberté», a déclaré le prince dans cette vidéo diffusée sur Twitter.

Annoncé en septembre 2017, ce changement historique inspiré par le prince héritier Mohammed ben Salmane fait partie d’un vaste plan de modernisation du riche pays pétrolier. L’interdiction de conduire était devenue le symbole du statut inférieur des Saoudiennes, décrié à travers le monde.

On s’attendait à ce que des milliers de conductrices prennent le volant dès dimanche, une journée attendue depuis longtemps par les Saoudiennes et qui, pour beaucoup, pourrait faire entrer dans une nouvelle ère la société de ce royaume régi par une version rigoriste de l’islam.

«C’est un pas important et une étape essentielle pour la mobilité des femmes», a commenté Hana al-Khamri, auteure d’un livre à paraître sur les femmes dans le journalisme en Arabie saoudite.

«Les femmes en Arabie saoudite vivent dans un système patriarcal. Leur donner le volant aidera à défier les normes sociales et de genre qui entravent la mobilité, l’autonomie et l’indépendance», estime-t-elle.

Pour beaucoup de femmes, saoudiennes ou expatriées, cette mesure permettra de réduire leur dépendance à l’égard des chauffeurs privés ou des hommes de leurs familles, entraînant du même coup des économies financières.

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Des images qui bouleversent un pays jusqu’ici intransigeant. Photo News

«C’est un soulagement», a déclaré à l’AFP Najah al-Otaibi, analyste au centre de réflexion pro-saoudien Arabia Foundation.

«Les Saoudiennes éprouvent un sentiment de justice. Pendant longtemps, elles se sont vu refuser un droit fondamental qui les a maintenues confinées et dépendantes des hommes, rendant impossible l’exercice d’une vie normale», explique-t-elle.

Impact économique

En juin, le royaume a délivré les premiers permis de conduire à des femmes. Certaines ont échangé leur permis étranger contre un permis saoudien après avoir passé un test.

Quelque trois millions de femmes pourraient se voir attribuer un permis et commencer à conduire d’ici 2020, selon le cabinet de consultants PricewaterhouseCoopers.

Des auto-écoles pour femmes ont vu le jour dans des villes comme Ryad et Djeddah. Certains Saoudiennes apprennent même à dompter des motos Harley Davidson, dans des scènes inimaginables il y a encore un an.

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Un changement sociétal immense en Arabie Saoudite. AFP
Beaucoup de Saoudiennes ont partagé sur les réseaux sociaux leurs projets pour dimanche, annonçant qu’elles accompagneraient leur mère boire un café ou manger une glace, une expérience a priori banale ailleurs dans le monde mais qui paraît exceptionnelle pour le pays.

Pendant des décennies, les conservateurs se sont servis d’interprétations rigoristes de l’islam pour justifier l’interdiction de conduire, certains allant même jusqu’à dire que les femmes ne sont pas assez intelligentes pour être au volant.

Sur le plan économique, les retombées peuvent être bénéfiques, selon des experts. La levée de l’interdiction devrait stimuler l’emploi des femmes, et, selon une estimation de Bloomberg, ajouter 90 milliards de dollars à l’économie d’ici à 2030.

Mais nombre de femmes craignent de rester la cible des conservateurs dans un pays où les hommes gardent le statut de «tuteurs» et décident à leur place.

En effet, les Saoudiennes doivent sortir voilées et restent soumises à de strictes restrictions: elles ne peuvent ni voyager, ni étudier, ni travailler sans l’autorisation de leur mari ou d’un homme de leur famille, ni manger seules dans un restaurant.

Le gouvernement a récemment pris des mesures contre les abus masculins en punissant le harcèlement sexuel de cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de 300.000 rials (69.000 euros).

Répression

Sous l’impulsion du prince Mohammed, devenu héritier du trône il y a un an, le pays a aussi autorisé l’ouverture des salles de cinéma et les concerts mixtes, signe de son intention de revenir à un «islam modéré».

Mais l’enthousiasme créé par l’annonce des réformes semble entaché par une répression contre les militantes qui se sont entre autres longtemps opposées à l’interdiction de conduire.

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Les ventes de voitures vont être dopées. AFP

Selon les autorités, sur 17 personnes dernièrement arrêtées, neuf sont toujours en prison. Elles sont accusées d’avoir porté atteinte à la sécurité du royaume et d’avoir aidé les «ennemis» de l’Etat saoudien.

Des journaux progouvernementaux ont publié à la Une des photos de certaines de ces personnes, accompagnées du mot «Traîtres».

Human Rights Watch (HRW) a indiqué cette semaine que deux autres militantes, Nouf Abdelaziz et Maya al-Zahrani, avaient été arrêtées, dénonçant «une vague incessante de répression».

Arabie: un mouvement de modernisation autoritaire

L’Arabie saoudite, où le décret royal autorisant les femmes à conduire est entré en vigueur dimanche à minuit, a lancé d’importantes réformes sociétales et économiques, mais une campagne récente de répression contre des militantes des droits de la femme a montré les limites de cette ouverture.

«Détruire l’extrémisme»

En octobre 2017, le jeune prince héritier Mohammed ben Salmane affirme que son pays va renouer avec un islam «modéré et tolérant». «Nous n’allons pas passer 30 ans de plus de notre vie à nous accommoder d’idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant».

L’Etat moderne saoudien est né au XVIIIe de l’alliance de la dynastie Saoud avec le prédicateur Mohammed Ibn Abdel Wahhab, fondateur du wahhabisme, version rigoriste de l’islam qui régit jusqu’à aujourd’hui le royaume.

Dans les années 1960-1970, l’Arabie saoudite avait connu une période d’importantes réformes, malgré la résistance de milieux religieux conservateurs, avec l’ouverture de l’enseignement aux jeunes filles ou l’introduction de la télévision.

Mais en novembre 1979, un événement secoue la monarchie saoudienne: un groupe de plus de 400 extrémistes islamistes occupent la Grande mosquée de La Mecque, révoltés par l’»immoralité» de la société qui, selon eux, s’occidentalise.

L’Arabie saoudite voit alors la montée en puissance de courants religieux extrémistes.

Réformes économiques

Les réformes sociétales engagées au cours des derniers mois découlent d’un vaste plan lancé en avril 2016 et destiné à diversifier l’économie, trop dépendante du pétrole.

Initié par Mohammed ben Salmane, ce plan, appelé «Vision 2030», prévoit notamment la vente en Bourse d’une partie du géant pétrolier Aramco, ainsi qu’une série de méga-projets: cité de divertissements à Ryad, gigantesque zone de développement présentée comme l’équivalent de la Silicon Valley.

Tourisme

Ryad annonce le lancement d’un projet touristique consistant à transformer une cinquantaine d’îles de la mer Rouge en stations balnéaires de luxe.

Le prince héritier dévoile en octobre 2017 un méga-projet de zone de développement futuriste dans le nord-ouest du royaume nécessitant des investissements de 500 milliards de dollars.

Divertissement

L’Arabie saoudite prévoit d’investir 64 milliards de dollars (environ 52 mds EUR) dans le divertissement avec notamment des projets de construction de cinémas et d’un opéra.

Après des premiers concerts en décembre, les amateurs de musique goûtent au jazz en février 2018 à l’occasion d’un festival, et un opéra attire des foules à l’Université de Ryad.

En avril, le pays accueillait sa toute première «Semaine de la Mode», dans une version réservée à un public féminin. Et pour la première fois depuis 35 ans, des Saoudiens assistent à une séance de cinéma ouverte au grand public à Ryad.

Statut des Saoudiennes

En septembre 2017, l’Arabie saoudite, dernier pays au monde interdisant aux femmes de conduire, annonce qu’elles pourront prendre le volant à compter de juin 2018.

En janvier, celles-ci peuvent pour la première fois assister à un match de football dans un stade.

Les Saoudiennes sont autorisées à créer leurs propres entreprises sans solliciter le consentement d’un tuteur masculin, afin de stimuler le secteur privé.

En février 2018, un des membres de la plus haute instance religieuse du pays estime que les Saoudiennes ne devraient pas être contraintes de porter en public l’abaya, une robe ample destinée à masquer leurs formes. Il s’agit des premiers propos de ce type de la part d’un dignitaire d’un tel rang.

En mai, l’Arabie saoudite adopte une nouvelle loi qui pénalise le harcèlement sexuel.

Mais les femmes sont encore confrontées à de nombreuses restrictions. Elles doivent ainsi obtenir la permission d’un homme de leur famille pour leurs études ou leurs voyages.

Arrestations

En mai, une dizaine de militants, principalement identifiés comme des femmes défendant le droit de conduire et demandant la fin du système de tutelle masculine imposé aux Saoudiennes, sont arrêtés.

Les autorités les accusent d’entretenir des «contacts suspects avec des parties étrangères» et de saper «la sécurité et la stabilité» du royaume.