RÉCIT DE COURSE

Ultra race d’Annecy: 117 km qui ont fait du mal

Au cœur de l’Ultra race d’Annecy et ses 117 km d’effort. C’était samedi dernier: une course éprouvante et une aventure de 24 h où le récit sent la sueur et la douleur...

«Si je vais au bout de celle-là, je me promets de ne pas râler et de profiter de chaque instant du début à la fin». C’était mon état d’esprit avant d’attaquer l’Ultra race d’Annecyavec ses 117 km et ses 7 350 de D +. J’avais tellement idéalisé cette course dans les derniers jours précédant le départ que je me devais d’y aller avec le sourire. Et pourtant, j’ai râlé…

Tout a commencé un lundi, à moins de trois semaines du jour J. Un bête accident (pendant un entraînement): un madrier en bois s’abat sur mon mollet et écrase le tendon d’Achille. Mon diagnostic: un gros hématome. Mais la douleur persiste jour après jour. Ces trois dernières semaines ont été le fruit d’une incertitude permanente: glaçage de la zone, séances de kiné, vélo mais la blessure n’évolue pas favorablement. Dimanche20 mai, à 6 jours de la course, j’enfile mes baskets. C’est le moment de vérité. Après 300 m, ça coince. Après 5 km, retour à la maison. Il faut se rendre à l’évidence: c’est cuit! Si je n’arrive pas à faire 5 bornes à plat à moins d’une semaine, je ne vois pas comment j’arriverai à en faire 120 quelques jours plus tard. Et puis, il y a une dernière visite qui était programmée: une échographie mercredi, la veille de prendre la route vers Annecy. Le doc me rassure sur mon tendon: il est en parfait état. Son discours est assez simple: il y a des lésions sous-cutanées, si je cours, j’aurai mal. Mais cela n’abîmera pas le tendon. Bon, c’est décidé, j’y vais et ça durera ce que ça durera…

Car ce trail à Annecy, c’était aussi un projet de groupe avec trois copains des «Sangliers du mardi», tous inscrits à l’Ultra. On devait camper et c’est moi qui fournissais le matos. Annecy, me voici…

Ultra race d’Annecy: 117 km qui ont fait du mal
De gauche à droite, moi (Manu), Fred, Be et Ced. Quatre Sangliers du mardi en route vers Annecy -

On arrive donc jeudi en milieu d’après-midi au camping le Belvédère. Superbe endroit surplombant le lac. Le trip commence bien. Petit repas dans la vieille ville et une dernière bière (avant la mise en bière?). Vendredi: journée classique d’avant-course: aller chercher les dossards, manger sain. L’anxiété monte, les interrogations persistent. À 19 h 30, tous les Sangliers sont au lit, le réveil est programmé à minuit pour un départ à 1 h 30. Vous vous en doutez, on n’a pas bien dormi mais on peut estimer s’être correctement reposés au moins deux heures.

Samedi, peu avant 1 h, on arrive dans la pénombre sur le site de départ. On est loin de la machine UTMB, on cherche la ligne dans la pénombre, pas de musique, le micro du speaker est sur off. Ce n’est que dix minutes avant le départ qu’il se fait entendre sans pour autant faire taire les grenouilles qui donnent de la voix au bord du lac. Mais difficile de chauffer un peloton de plus de 900 coureurs qui a l’impression de ne pas avoir fait de transition entre la couette et le dossard. Avec Fred et Ced, on est tous les trois ensemble. Be s’est positionné beaucoup plus devant. On se fait un check, comme les gamins me l’ont appris. Et on démarre à 1 h 30.

Ultra race d’Annecy: 117 km qui ont fait du mal
Annecy, samedi, 1 h 30... David Gonthier

La blessure est bien là, la douleur est permanente

Après 30 secondes de course, je comprends directement que ce ne sera pas une course de tout repos. Alors qu’on est encore sur les bords du lac, chaque foulée, chaque pas me rappellent que je suis effectivement blessé. Mon objectif: enchaîner les points de contrôle les uns après les autres. On arrive ainsi tous les trois au premier ravito à Semnoz après 17 bornes et presqu’autant d’ascension. Ced annonce déjà la couleur, «les gars, vous allez un peu trop vite pour moi et je vais vous laisser». On fera encore toute la descente ensemble. Au 26e, on lâche Cédric en espérant qu’il puisse aller au bout. Pour lui, c’est une première. À part les 100 km des Célestes, il n’avait jamais fait aussi long et aussi dur…

«

Les gars, vous allez un peu trop vite pour moi et je vais vous laisser

»

Avec Fred, on enchaîne. À chaque pointage, on remonte au classement. Ma douleur au niveau du tendon est permanente. Mais j’ai pris le soin de l’analyser: je ne suis pas en train de compenser avec l’autre jambe et ma foulée reste fluide, me semble-t-il. Donc on se fie au diagnostic du doc: ça fera mal mais ça n’empirera pas. Cette douleur m’a obnubilé jusqu’aux environs du 40e kilomètre. À ce moment-là, on avait déjà bouffé au moins 2 500 m de D +. Et donc, le moteur est bien chaud: les cuisses et les mollets piquent déjà bien. La douleur est généralisée et diffuse. En fait le corps a trouvé sa normale et je peux enfin me libérer un peu l’esprit.

Les kilomètres passent bien mais le parcours est peu enivrant. Les passages aériens sont rares et on se retrouve en quasi permanence dans des bois. Je le fais remarquer à Fred qui ne me lâche pas d’une semelle. Je pense que nous deux, on est taillé pour faire du long ensemble… «Fred, ferme les yeux puis rouvre-les. On est dans les Ardennes, non?» Ces parties boisées, agréables néanmoins, ressemblent à s’y méprendre aux trails qu’on connaît chez nous. Et puis, tout à coup, la vue se dégage sur le lac et on en profite pour la pause photo.

Ultra race d’Annecy: 117 km qui ont fait du mal
Première vue sur le lac, il était temps... -

Jusqu’à Doussard (km 74), les jambes sont bonnes et on ne pouvait rêver mieux comme conditions météo. Alors qu’on annonçait la canicule, l’ombrage des forêts et les nuages ont permis au thermomètre de ne pas s’emballer. On passe le 60e kilomètre en 10 h 30 de course et la moitié du dénivelé a été avalée. Tout doucement, on commence à calculer même si je sais par expérience que les fins sont souvent plus compliquées.

«

Même pousser sur mes bâtons devient compliqué. Alors, j’avance, les bras ballants, traînant mes bâtons clipsés sur les dragonnes

»

Et ça se complique effectivement à partir de Doussard. Après avoir enfilé un nouveau t-shirt et des chaussettes sèches, d’avoir allongé quelque peu la pause ravito, on repart pour la dernière partie et on a déjà 14 h de course. Derrière, il y a 12 kilomètres d’ascension. Et dans les premiers hectomètres de la côte, c’est la panne. Jamais, je n’avais été aussi bas. Je suis à l’arrêt, je n’y arrive plus. «Prends une pâte de fruits», me conseille Fred. Puis, il me file un gel. Pendant 20 minutes, je suis au ralenti. Même pousser sur mes bâtons devient compliqué. Alors, j’avance, les bras ballants, traînant mes bâtons clipsés sur les dragonnes. Mais j’avance quand même. Là, c’est la tête qui fonctionne. «Va moins vite», me recommande mon binôme. Plus vite ou moins vite, je fais ce que je peux. J’avance… Je sais que ça va passer, je sais que je serai finisher. Depuis que j’ai rangé ma douleur dans le même tiroir que les autres, ma tête a compris que j’irai jusqu’au bout. Pas question de m’arrêter car il y a Fred, car il reste encore près de 40 très longs kilomètres. Et puis, progressivement, le moteur repart. Et moi aussi dans le col vers le chalet d’Aulps. Je lève la tête et j’aperçois une bergerie avec quelques parasols. Dans une demi-heure, on y est, pourvu qu’elle soit ouverte. La vue depuis la terrasse est superbe et un homme contemple les coureurs qui arrivent depuis le bas. «C’est ouvert?». Le bonhomme me répond par l’affirmative. «Un Coca, svp…» Et Fred de m’imiter, de même que d’autres trailers. Celui-là, j’en rêvais. On se pose sur les bancs, une poignée de coureurs nous dépassent mais on se refait une santé. Et dans un ultra, ça paye à un moment donné… À écrire ces instants, on pourrait donner l’impression qu’on en profite. Pas vraiment… Je l’avais dit à Cédric: généralement, ce n’est pas sur la course qu’on prend du plaisir. On donne beaucoup et on est dans un combat. Et c’est aussi ce qui fait la discipline. On est un peu tous des guerriers et on magnifie notre exploit. Mais après coup…

Ultra race d’Annecy: 117 km qui ont fait du mal
Commentaire de Fred: «un coup de queue de vache, ça ne fait pas du bien» -

Les potes Sangliers restés en Belgique nous envoient quelques messages. On sait que Ced fait une pause à Doussard, il n’est pas si loin finalement. On sait aussi que Benoît vole loin devant. Il serait entre la 50e et la 70e au général. Nous, on continue de grappiller des places. J’ai aussi les coups de fil de la maison où on me suit presque pas à pas. Martin me donne mon classement, Séverine m’envoie des vidéos des enfants qui m’encouragent. J’ai cette chance-là, c’est qu’ils se rendent compte que j’ai besoin d’eux et que je ne suis pas sur une longue marche Adeps.

«Je ne crie pas, je gueule»

A Menthon, c’est le dernier ravito. On est à 17 bornes de l’arrivée et il y a du costaud derrière. Pour une fois, le ravito est de qualité. Une heure plus tard, je comprends pourquoi. La double ascension du col des Contrebandiers est une tuerie. On monte à la verticale dans un profil qui s’apparente plus à de l’escalade qu’à du trail. C’est technique et interminable. «C’est plus dur que la TDS», souffle Fred qui souffre comme tout le monde. La nuit ne nous permet pas de voir la fin de ces passages rocheux. Je râle mais je ne lâche rien, c’est dingue le moral qu’on peut avoir dans ce type d’effort. Dans la descente avant la deuxième bosse du col, je trébuche, mes mains sont prises au piège par les dragonnes des bâtons et je m’échoue brutalement sur un rocher, le bâton coincé dans le dos. C’est le coude droit qui encaisse tout. Je ne crie pas, je gueule. Je n’ai pas vraiment mal, j’en ai juste ras-le-bol. Ce final est dingue. C’est fini? Non, on nous ajoute encore une boucle supplémentaire avec 300 m de D +. C’est vrai que le détour en vaut la peine car on arrive à un point de vue exceptionnel, une corniche qui donne un panorama de dingue sur Annecy by night et sur le lac. «C’est peut-être beau mais j’ai du mal à apprécier». Enfin, on attaque la vraie descente. Fred et moi ne sommes pas particulièrement des machines de la descente mais on dépasse une quinzaine de personnes dont certaines sont quasiment à l’arrêt. Ce col des Contrebandiers a fait très mal. «Pense à tout ce qu’on va ‘descendre’ demain, rigole Fred, faisant allusion à toutes bières spéciales emmenées dans nos bagages. À 800 m de la ligne d’arrivée, il joue la montre: «23 h 58, on a deux minutes». Car on avait annoncé que, si on allait au bout, ce serait sur environ 24 h. Et là, on remet des gaz sur la piste cyclable menant au podium d’arrivée. Bizarrement, la douleur surgit à nouveau au niveau du talon. 24 h 02 et 17 sec après avoir quitté Annecy, nous revoilà au bord du lac (260e).

Entre-temps, on avait appris que Be nous avait fait une perf’: 48 e en 19 h 20, que Ced avait quand même fait 95 bornes mais n’avait pas été plus loin. Dimanche à 2 h 30, je me glisse sous mon duvet. En voilà encore une de faite, et dans quelles conditions… La prochaine, ce sera la TDS: même distance, même dénivelé mais plus aérien. Et Fred m’a rassuré: ce sera moins dur. Mais Fred a déjà une autre petite idée derrière la tête, pour ses 50 ans - ça s’approche, il veut faire le Tor des géants (moi aussi, mais 50 ans, ce n’est pas tout de suite). Et nous deux, on a compris qu’on avait le même rythme…

Le classement de l’Ultra race