OPINION

Quand «le gars de Nordpresse» rencontre les élèves, faites ce qu’il dit, pas ce qu’il fait

Quand «le gars de Nordpresse» rencontre les élèves, faites ce qu’il dit, pas ce qu’il fait

Lorsqu’il évoque les dangers de la désinformation, «ne vous laissez pas caresser dans le sens du poil», conseille Vincent Flibustier aux élèves avec une photo de Chewbacca pour illustrer son propos. Reporters/NewsPictures

Vincent Flibustier, fondateur du site satirique Nordpresse, sensibilise les élèves du secondaire depuis trois ans aux pièges des fake news et de la désinformation. Une œuvre de salubrité publique, en partenariat avec Enseignons.be, aurait-on envie d’écrire. Même s’il tombe de temps à autre dans les travers qu’il dénonce lui-même.

Rétroactes

«Le jour où Vincent Flibustier viendra dans la classe de mes enfants, ils n’iront pas à l’école.» Voilà en substance ce que nous écrivions il y a quelque temps, à l’occasion d’un échange enflammé sur Twitter à propos des animations qu’il anime depuis trois ans dans les classes du secondaire. Il y aborde la problématique des fake news et de la désinformation, dans le cadre d’un partenariat avec la très respectable plateforme Enseignons.be.

Nous étions franchement sceptique par rapport au casting. Vincent Flibustier – que nous ne connaissons pas personnellement – est le créateur du fameux site parodique Nordpresse. Le gaillard se montre volontairement provocateur et pratique un humour «bas-de-plafond». Il l’assume volontiers, au demeurant.

Le fait que des enseignants fassent appel à lui pour évoquer auprès d’ados des thématiques aussi sérieuses nous posait franchement problème. Qu’un auteur plus ou moins renommé de fake news tantôt potaches, tantôt scato-nauséo-sensationnalistes puisse s’adresser aux ados est une chose somme toute acceptable. Que cette même personne évoque avec eux la complexité de la désinformation en est une autre, puisque nous considérons qu’il adopte régulièrement une posture sans nuances, aux relents complotistes et un brin poujadistes sur sa page Facebook, souvent lorsqu’il s’agit d’évoquer les journalistes et les médias.

Face à notre indignation, l’administrateur-délégué d’Enseignons.be, Jonathan Fischbach, nous a tout simplement proposé de venir constater par nous-même, lors d’un atelier. «Au lieu de critiquer sans avoir vu, viens te faire une idée!» Voilà une invitation pleine de bon sens. Ce 18 mai, nous nous rendions donc, accompagné de Jonathan Fischbach, assister à l’animation entouré des élèves de rhéto de l’Institut Don Bosco de Huy.

L’animation

Voilà trois ans qu’Enseignons.be organise l’atelier «Fake news et désinformation» avec Vincent Flibustier, avec un succès qui n’a cessé de croître: plus de vingt rencontres ont été organisées durant la dernière année scolaire.

La plateforme a mis sur pied d’autres ateliers, à propos des outils médiatiques ou du harcèlement par exemple. Mais celui de Vincent Flibustier demeure le best-seller, sans doute grâce à la personnalité de l’orateur, mais aussi parce qu’il aborde une problématique dans l’air du temps.

«Nous tenons beaucoup à avoir un feedback après l’animation. Et dans l’écrasante majorité des cas, les profs sont très satisfaits», précise Jonathan Fischbach. Sur le plan du contenu, Enseignons.be apporte une garantie qualitative. Et surtout, «Vincent Flibustier n’est jamais tout seul pour aborder le sujet. Cela s’inscrit dans un programme pédagogique plus large» mis en forme par les enseignants, autour des notions d’esprit critique, de liberté d’expression, etc.

L’effet Nordpresse: quatre impressions

Première impression: il n’est manifestement pas présomptueux

Rendez-vous à 9 h vendredi matin devant l’école hutoise, donc. Vincent Flibustier débarque à 9 h 15. Il s’excuse, pénètre dans l’école et s’étonne lui-même du nombre d’élève qu’il a en face de lui. Ça le stresse un peu, il l’admet. Dès le début et jusqu’à la fin de la matinée, l’image renvoyée n’est pas celle du «donneur de leçons» sûr de lui qu’on imaginait derrière son clavier.

Deuxième impression: il fait de l’effet aux profs

Ce sont des enseignants qui ont organisé l’atelier. Manifestement, ceux qui se trouvent dans la salle l’apprécient, voire l’admirent. Le travail (du «travail»?) mené par Nordpresse semble apprécié par le corps professoral. Nous sentons aussi qu’il bénéficie de l’image d’un David contre Goliath: il est celui qui ose s’en prendre aux géants médiatiques, qui pique «ses grands amis de Sudpresse» là où ça fait mal, qui ose s’exprimer.

D’aucuns apprécient particulièrement son humour, à l’image de l’homme qui nous a interpellé à la sortie de l’école, pensant s’adresser à Vincent Flibustier? «C’est vous? Non? Dommage, parce que je voulais lui dire que j’adore Nordpresse. L’article avec Michelle Martin qui veut appeler ses enfants Julie et Mélissa… Enorme!»

Troisième impression: il sait s’adresser aux ados

Vincent Flibusier semble naturellement doté d’un petit talent pour s’adresser aux ados, avec humour et franchise. Il déclenche des sourires parmi les élèves, ce qui n’est pas chose aisée pour quiconque n’est pas habitué à un tel auditoire. Tous les élèves ne le connaissent pas, certains ont vaguement entendu parler de Nordpresse, d’autres connaissent son œuvre sur le bout des doigts.

Quatrième impression: cette petite claque qui force l’humilité

Être journaliste et assister à une animation de Vincent Flibustier vous place dans le rôle du grand méchant loup, d’une certaine manière. Contre toute attente, une petite claque nous est parvenue du corps enseignant.

«Vous savez, je préfère que ce soit Vincent Flibustier qui vienne parler aux élèves plutôt qu’un journaliste», nous a glissé une prof (et nous ne lui en faisons en aucun cas le reproche). Quelques pensées ont rapidement fusé dans notre cerveau: «Les journalistes, Madame, sont des professionnels de l’information. La problématique des fake news et de la désinformation fait partie de leur job. Et vous, vous donnez plus de crédit à un pseudo-analyste autoproclamé des médias?», avait-on envie de lui répondre. Nous nous sommes bien gardé de le faire.

Voilà qui en dit long en tout cas sur ce qu’est devenu le métier de journaliste dans le regard d’une bonne partie du public. Ce n’est pas grave. Disons que cela doit nous inciter à rester humbles et à toujours questionner notre façon de faire du journalisme.

En classe

Les plus

Soyons clairs. Pour y avoir assisté, reconnaissons que l’animation à proprement parler est plutôt bien foutue, est illustrée par de bons exemples, suscite de l’intérêt auprès des élèves, aborde des questions qu’il nous paraît essentiel d’aborder en classe, en 2018.

Le postulat de départ de Vincent Flibustier, expliqué aux élèves de rhéto, est louable: «Vous irez voter en octobre ou bien la prochaine fois. Il me semble important de s’intéresser au monde qui nous entoure. Plutôt que de vous prendre pour des cons, je préfère vous sensibiliser à l’importance de l’esprit critique».

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Plutôt que de vous prendre pour des cons, je préfère vous sensibiliser à l’importance de l’esprit critique.

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Même le public le plus éclairé, le plus éduqué, le plus informé se laisse prendre au piège par la désinformation, insiste Vincent Flibustier. Par contre, le phénomène n’est pas neuf, il a toujours existé, exemples à l’appui. Le web et les réseaux sociaux offrent cependant une nouvelle caisse de résonance aux fausses informations. Il constate d’ailleurs depuis la création de Nordpresse à quel point les internautes sont enclins à gober des énormités.

Animateur d’une matinée, Vincent Flibustier catégorise avec pertinence (et des exemples à l’appui, toujours) les différents types de fake news: la satire, la parodie, l’information sortie de son contexte, le contenu trafiqué, manipulé, etc.

Le fait de les passer en revue offre des clés aux ados, notamment pour détecter la désinformation et les diverses formes de propagande, en particulier en provenance des populismes politiques, un nid d’experts en matière de décontextualisation et de réinterprétation des informations.

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«Soyez vigilants quand vous vous faites brosser dans le sens du poil.»

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Les intérêts financiers et publicitaires omniprésents dans la sphère du web sont également pointés. Vincent Flibustier évoque les buzz de type «putaclic» sur Facebook, les Youtubers et Youtubeuses influent(e)s, parfois sponsorisés par des intérêts privés, les excès de certains médias qui sombrent dans le sensationnalisme, etc.

Point très important à notre sens: l’atelier invite également les ados à se poser des questions sur les ficelles utilisées pour désinformer ou mésinformer. C’est à ce moment que Vincent Flibustier affiche une photo de Chewbacca. «Soyez vigilants quand vous vous faites brosser dans le sens du poil.» Une information parfaitement conforme à nos représentations vient souvent nous conforter nos opinions, alors que nous devrions placer notre esprit critique précisément en alerte à ce moment. L’information «too good to check», donc tellement rassurante qu’on ne cherchera pas y contrevenir, est parfois (souvent) suspecte.

Le principe fondateur de Nordpresse, dont la punchline est «L’info que vous aimez bien», consiste justement à caresser les gens dans le sens du poil… en inventant de fausses informations, en exploitant l’idée jusqu’à l’absurde, rappelle Vincent Flibustier.

Les sujets sensibles (enfants, sexe, faits divers, etc.), la publicité déguisée, la propagande organisée, les tentatives vaines de vouloir légiférer pour interdire les fake news, les outils pour repérer les pièges: ce sont autant de points qui, assurémént, nous semblent avoir leur place dans une animation destinée aux dos.

Les moins

Malgré l’apport indéniable d’une telle animation, nous ne pouvons nous empêcher de nous interroger sur le casting, bien que nous n’ayons aucune animosité envers l’homme. Pourquoi diable le fondateur de Nordpresse?

Vincent Flibustier est accueilli comme un orateur renommé et digne de confiance dans un établissement scolaire. Il soulève des questions importantes, mais aborde aussi des sujets avec une légèreté et un manque de nuance. On n’est pas loin de la politologie de comptoir lors de passages sur l’interventionnisme russe dans les campagnes électorales, le projet de législation «anti-fake news» porté par Emmanuel Macron, etc.

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Nos médias ne sont pas totalement indépendants et c’est dommage.

»

Entrons dans un sujet qui nous concerne directement: l’industrie des médias. Vincent Flibustier égratigne les journalistes et leurs pratiques, comme il aime le faire. Exemple à l’appui, il démontre que les Échos, journal français détenu par le groupe LVMH, n’est pas tout à fait neutre lorsqu’il s’agit d’évoquer la fortune de son grand patron Bernard Arnault.

La Belgique n’est pas en reste. «Savez-vous que le groupe IPM est détenu par une seule et même famille? C’est un seul groupe, Rossel, qui détient Le Soir et Sudpresse. Le conseil d’administration RTBF est fait de représentants politiques», énumère-t-il aux élèves. Le raccourci qui s’ensuit apparaît comme une évidence: «Nos médias sont tenus par quelques intérêts financiers, par quelques intérêts particuliers. Nos médias ne sont pas totalement indépendants et c’est dommage.» Ah bon?

Lorsqu’on travaille au sein du journal L’Avenir (dont l’actionnaire est le groupe Nethys et qui compte le controversé Stéphane Moreau parmi ses administrateurs), qu’on a la liberté rédactionnelle chevillée au corps, entendre ce poncif proclamé de la sorte devant quelques dizaines d’élèves a de quoi vous faire tiquer.

Loin de nous l’idée de sombrer dans le corporatisme ou d’admirer béatement l’état de la liberté rédactionnelle. Mais avancer de tels lieux communs sur la sphère médiatique devant des élèves manque cruellement de nuance. D’autant plus que Vincent Flibustier, au cours de l’animation, passe du coq à l’âne en permanence: publicité, propagande, fake news, youtubers et journalistes – soumis à un code de déontologie bien balisé – sont pratiquement placés dans la même catégorie (celle des «gens qui vous désinforment»).

Quand «le gars de Nordpresse» rencontre les élèves, faites ce qu’il dit, pas ce qu’il fait
Vincent Flibustier devant les élèves de l’Institut Don Bosco de Huy. ÉdA Hermann
C’est sans doute là que Vincent Flibustier, qui invite les élèves à ne pas se laisser caresser dans le sens du poil, se fait prendre à son propre piège. N’alimente-t-il pas lui-même ce complotisme ambiant, tellement dans l’air du temps? «On» vous ment, «on» veut vous vendre ceci, «on» vous fait croire cela, «on» vous tend un pied. Surtout, méfiez-vous.

La plupart des adolescents ont sans doute besoin d’outils, de clés pour décoder. Leur confirmer le fait qu’ils vivent dans un univers fait de désinformation est-il constructif? Il y a l’esprit critique d’un côté et le complotisme de l’autre.

«Si les gens sont complotistes, c’est une bonne chose. Cela signifie qu’ils se posent les bonnes questions… même s’ils y apportent de mauvaises réponses», nous confiait Vincent Flibustier au terme de son exposé. Nous ne partageons pas, mais alors pas du tout cette conviction. L’esprit critique n’est pas une forme d’aboutissement de théories conspirationnisme. Il se situe aux antipodes, il est censé les déconstruire.

Perspectives

L’animation «Fake news et désinformation» aborde les bonnes questions, assurément. Vincent Flibustier expose la problématique tantôt avec pertinence, tantôt n’étant guère conséquent avec lui-même. Ceci est notre point de vue subjectif. Soit.

La volonté à la fois des enseignants et de la plateforme Enseignons.be consiste en tout cas à faire avancer le schmilblick. En d’autres termes, à pouvoir aborder des problématiques on ne peut plus actuelles avec les adolescents de 2018, dans une institution scolaire qui tarde souvent à s’adapter aux évolutions fulgurantes de la société.

La plateforme est d’ailleurs disposée à faire évoluer l’animation, à l’enrichir de nouveaux intervenants, de contenus diversifiés, tout en faisant confiance au suivi pédagogique assuré par les profs. Voilà qui est encourageant.

Quant à nous, qui affirmions que nos enfants seraient privés d’école si «le gars de Nordpresse devait un jour s’y rendre pour délivrer la bonne parole», reconnaissons que nous avons revu notre position. Ils se rendront à l’école ce jour-là, puis auront droit à un beau débat familial sur le sujet, à l’heure du souper.