CYCLISME

Jean Wauthier, le Namurois qui avait prédit le dopage mécanique: «Pas sûr que le cyclisme en sortira vainqueur»

Jean Wauthier, le Namurois qui avait prédit le dopage mécanique: «Pas sûr que le cyclisme en sortira vainqueur»

Aujourd’hui, les vélos des cyclistes professionnels sont beaucoup plus souvent analysés qu’il y a encore quelques mois. Photo News

Ancien consultant technique auprès de l’UCI, le Namurois Jean Wauthier est un des premiers à avoir alerté les autorités du danger que pouvait représenter le dopage mécanique. «Sans succès!» Aujourd’hui, il craint qu’il ne soit trop tard.

Si son nom et son visage n’évoquent pas grand-chose pour le grand public, Jean Wauthier, la septantaine bien entamée, fait pourtant partie de ces travailleurs de l’ombre dont la parole et les travaux font autorité dans le monde du cyclisme. Ergonome de formation et féru des «vraies performances sportives», l’homme, qui habite désormais dans la région de Namur, a ainsi été consultant pour l’Union cycliste internationale pendant près de vingt ans. D’expertises en bilans, le Belge tape dans l’oeil de Hein Verbruggen, l’ancien président très controversé de l’UCI, au début des années 2000. Son rôle pour les dix prochaines années? «Mettre fin aux avancées technologiques disparates que l’on a vues débarquées dans le peloton dès les années 80 et les réguler grâce à un règlement.» Un travail titanesque qui lui permet, dès 2002, d’alerter les plus hautes instances du cyclisme sur les risques d’un dopage mécanique généralisé. «Mais tout le monde a haussé les épaules, malheureusement.» Interview.

Jean Wauthier, on dit de vous que vous êtes un des premiers à avoir tiré la sonnette d’alarme au sein de l’UCI à propos du dopage mécanique. Est-ce correct?

On peut le résumer comme ça, oui. En fait, dès les années 80, le cyclisme a dû faire face à de nombreuses nouveautés technologiques. Que ce soit les fourches télescopiques, les roues lenticulaires ou les cadres composites, tout le monde y allait de sa petite innovation pour alléger les vélos et gagner des secondes. C’était la folie! Pour éviter qu’on ne se retrouve avec un peloton où les bicyclettes auraient laissé place à des «engins» d’un nouveau genre – je ne sais pas comment le dire autrement –, on m’a donc chargé de mettre au point un règlement qui baliserait ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Et c’est dans ce cadre, en menant des recherches sur les avancées technologiques qui bousculaient notre discipline, que j’ai compris dès le début des années 2000 qu’il y avait un danger pour le cyclisme tel que nous le connaissions.

C’est-à-dire?

D’après moi, le sport a été dénaturé le jour où Francesco Moser a battu le record de l’heure d’Eddy Merckx (le 19 janvier 1984, NDLR). En roulant avec un vélo surbaissé et des roues lenticulaires, l’Italien a ouvert la porte à toutes les astuces technologiques.

Désormais, la performance physique du coureur ne lui suffit plus pour gagner, il doit aussi compter sur une bicyclette améliorée. Et ça, ce n’est pas normal. C’est pourquoi l’UCI, sur base de mes propositions, et en accord avec le CIO, a décidé d’imposer des règles plus strictes, qui prônent l’utilisation d’une bicyclette qui possède des références culturelles et historiques plutôt qu’un vélo plus… technologique.

Mais depuis lors, le dopage mécanique a fait son apparition...

La bicyclette s’est transformée petit à petit au fil des décennies. C’est normal: elle s’est perfectionnée. Le problème, c’est que certains continuent de la modifier et modifient son ADN originel, en quelque sorte. Parce qu’un vélo parcouru par de l’électricité, ce n’est plus vraiment un vélo, vous savez… C’est un hybride. D’après moi, un deux-roues qui peut parcourir plusieurs mètres avec un seul coup de pédale ne peut pas être considéré comme une bicyclette traditionnelle, celle dont la propulsion est assurée par les muscles du coureur et qui ne peut avancer qu’avec plusieurs coups de pédale.

En voulez-vous principalement aux ingénieurs qui ont «perfectionné» les vélos?

Oui. Istvan Varjas (le célèbre concepteur de vélos électriques, NDLR), par exemple, a trompé tout le monde en donnant l’illusion aux coureurs et au public que certains membres du peloton peuvent grimper le Ventoux alors qu’ils n’en ont pas les capacités physiques.

 

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Istvan Varjas, je ne veux pas le rencontrer. C’est certainement un ingénieur extraordinaire mais il a triché et mis le sport cycliste dans une position intenable. Il a tué notre sport!

»

 

Mais les mécaniciens comme Istvan Varjas ne sont pas bêtes: ils savent rester discrets. Par exemple, ils n’ont jamais équipé les vélos avec des moteurs trop puissants parce qu’ils savaient qu’une performance trop impressionnante attirerait les regards. Il suffit de se souvenir des doutes soulevés par l’attaque de Fabian Cancellara dans le Tour des Flandres pour s’en convaincre.

 

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Malheureusement, il est assez simple d’acquérir un kit pour équiper son vélo d’un petit moteur électrique. En Italie, par exemple, vous en trouverez facilement pour 2.500 euros à peine. Avec un peu d’argent et un bon mécanicien sous la main, vous pouvez rapidement passer du statut de simple cycliste du dimanche à celui de champion.

»

 

Donc, dans les faits, le coup de pouce des moteurs électriques n’est que de 50 ou 100 watts. Mais c’est suffisant pour faire la différence avec les autres coureurs. Et c’est ça le vrai danger à l’heure actuel… Voir ces techniciens de l’ombre innover suffisamment pour tromper tout le monde sans pour autant que leur manège ne soit réellement perceptible.

On a beaucoup parlé des moteurs cachés dans le cadre ou le pédalier des vélos, mais cette technologie semble déjà dépassée…

Forcément, l’imagination des tricheurs va très loin et le dopage mécanique ne cesse d’évoluer. À tel point que l’Union cycliste internationale doit désormais faire face à de nouveaux systèmes frauduleux. Maintenant, on s’inquiète plus de la production d’énergie par hydrogène que de celle par batterie, par exemple.

Les roues électromagnétiques appartiendraient également au passé?

D’après les experts de l’UCI, elles n’auraient été utilisées que lors des Jeux de Londres. Mais là encore, les preuves manquent.

Si l’UCI n’a pas de preuves, comment peut-elle avancer cette hypothèse?

Parce qu’il y a des choses bizarres qui se sont déroulées lors des épreuves cyclistes des Jeux. Les roues disparaissaient, par exemple! Les Français s’en sont d’ailleurs plaints.

On peut faire le parallèle avec Fabian Cancellara dans le Tour des Flandres, en 2010, lorsqu’il dépose Tom Boonen dans le Mur de Grammont: ce jour-là, le Suisse a changé de vélo quatre ou cinq fois durant la journée. Je ne dis pas que ça prouve qu’il a triché, mais c’est suspect. Même chose sur Paris-Roubaix lorsqu’il reprend tout le monde en quelques kilomètres.

Dans tous les cas, ce sont des comportements qui amènent la suspicion.

Toutefois, est-ce que vous pensez que l’arrivée de David Lappartient à la tête de l’UCI va mettre fin au dopage mécanique?

Je ne sais pas. C’est difficile à dire. Mais je suis persuadé qu’il va donner un grand coup de pied dans la fourmilière. D’ailleurs, c’est en partie grâce à lui qu’on met de plus en plus de moyens pour contrôler les bicyclettes, comme c’est le cas désormais avec l’unité mobile à rayons X. Quand on compare avec son prédécesseur (Brian Cookson, NDLR), c’est le jour et la nuit. Reste à voir si David Lappartient aura la force politique pour mener à bien son combat jusqu’au bout. Parce que se faire élire, c’est une chose, mais être soutenu dans ses choix, c’est autre chose.

Vous semblez en vouloir à Brian Cookson?

Selon moi, l’UCI doit être composée de gens qui ont une culture cycliste, comme c’est le cas actuellement avec son président, le Français David Lappartient. Malheureusement, ça n’a pas toujours été le cas. En ce qui concerne Brian Cookson, il avait une vision du cyclisme qui était totalement différente… Pour lui, il fallait s’ouvrir aux technologies. Son discours, et celui des Anglo-Saxons en général, balayait d’un revers de la main tout ce qui avait fait le succès du vélo jusqu’alors. C’était incroyable d’entendre la façon dont certains envisageaient l’évolution du sport cycliste… Je me souviens notamment d’un organisateur américain qui envisageait de mettre sur pied des courses avec des vélos électriques, par exemple.

 

«

Ce que je regrette aussi, c’est que le dopage mécanique risque de tuer le cyclisme traditionnel chez les amateurs. Parce que si l’UCI a les moyens pour passer au peigne fin le vélo des professionnels, ce n’est pas le cas pour les autres cyclistes.

»

 

Dès le jour où Londres a été désignée pour organiser les Jeux olympiques, la Fédération anglaise est partie en vrille. Elle allait même jusqu’à outrepasser le règlement en demandant à McLaren d’améliorer les vélos de ses coureurs. Pour eux, il n’y avait aucune limite à la performance.

 

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J’assimile les techniciens qui trichent aux docteurs Mabuse des années 90. Je me souviens d’une discussion que j’ai eue, il y a 20 ans, avec Michele Ferrari où il se dédouanait de tromper l’UCI. Pour lui, il ne faisait qu’améliorer les compétences des coureurs qui venaient le voir grâce à l’EPO. Les règlements antidopage, ce n’était pas son problème. Tout comme ce n’est pas le problème de ceux qui améliorent les vélos avec des moteurs.

»

 

Au final, on s’est retrouvé avec deux courants de pensée au sein même de l’UCI: d’un côté, vous avez ceux qui défendent le vélo traditionnel, et de l’autre côté, vous avez ceux qui prônent une pensée mécaniste et qui ne voient aucun problème à ce qu’on ajoute u moteur dans les cadres ou les roues, pour peu que leur apport soit limité.

Cette deuxième façon d’envisager le cyclisme est-elle encore très présente?

Il y a toujours beaucoup de lobbying en ce sens, en tout cas. Mais bon, il n’y a pas qu’au sein de l’UCI que le problème est perceptible…

C’est-à-dire?

Bah, depuis une dizaine d’années, on voit des constructeurs comme Trek ou Cannondale racheter des équipes pour les sponsoriser. Quel est leur intérêt? Rappeler aux cyclos qu’ils produisent de bons modèles de deux-roues? Non, ça ne tient pas debout… À moins que ce ne soit une façon pour eux de faire la promotion de leur enseigne en dévoilant les nouveautés technologiques qu’ils produisent, comme le font déjà les marques automobiles en F1, par exemple.

Est-ce qu’il s’agit d’une façon détournée de faire de la pub pour les vélos électriques qu’ils vendent au grand public? C’est à chacun de se faire sa propre opinion. Mais ne rêvons pas non plus: il n’est pas encore arrivé le jour où une grande se fera pincer pour avoir trafiqué un de ses vélos.

Au-delà du dopage mécanique, le cyclisme actuel ne semble plus vous attirer…

C’est vrai. Vous savez, dans les années 20, Henri Desgrange estimait déjà que les deux piliers du sport cycliste résidaient dans la neutralité de la bicyclette et dans l’indépendance des coureurs. Or, actuellement, avec le dopage mécanique et le système des oreillettes, on ne peut plus garantir cette vision des choses. Et c’est ça qui me chagrine. Avant, quand on regardait une course, on était presque toujours certain que c’était le meilleur qui allait s’imposer. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. La tête et les jambes, ça n’existe plus dans le cyclisme. La course, elle se gagne désormais dans les voitures des directeurs sportifs et dans les garages des mécaniciens, à l’abri des regards indiscrets.

Est-ce qu’un retour au cyclisme d’antan est envisageable, selon vous?

Peut-être. Mais tout dépend des choix que fera l’Union cycliste internationale.

Malgré tout, parvenez-vous encore à prendre du plaisir en regardant les courses cyclistes?

C’est difficile. Impossible, même, puisque je n’en regarde plus aucune en direct. Aujourd’hui, il suffit d’allumer sa télé lors des 20 dernières minutes de l’épreuve et vous en voyez l’essentiel. Pour ma part, je me contente de regarder le résumé des courses, histoire de me tenir un peu au courant de ce qu’il se passe dans le peloton, mais c’est tout.