BRUXELLES

La performeuse Deborah De Robertis littéralement traînée hors de la scène à la TEDxBrussels

Incident interpellant ce lundi lors de la conférence TEDxBrussels: une artiste performeuse a été éjectée de scène. Deborah De Robertis est habituée à défrayer la chronique en se dénudant dans les musées. Mais ça tombe mal pour l’organisateur, en contradiction avec le thème de la soirée, «A Brave New World». Sa licence TED lui est retirée.

Stupeur ce lundi 5 mars à Bozar, lors d’une conférence TedxBrussels. L’artiste contemporaine Deborah De Robertis est sur scène en début de soirée. Autour d’elle, une troupe de performeurs aux positions lascives entreprend de lui couper les cheveux. Dans son dos, des projections de ses précédentes performances, féministes et polémiques. «Ouvrir mon vagin, c’est comme ouvrir ma bouche», commente une bande-son qui parle pour l’artiste.

Et puis l’activiste luxembourgeoise commence à écarter les jambes, comme elle a l’habitude de le faire dans les musées du monde (lire ci-dessous). C’est alors que surgit un homme en costard qui l’extirpe à sa chaise et la traîne littéralement hors de scène.

 

 

Le thème de la soirée de conférences TEDxBrussels, c’est justement «A Brave New World». Le titre est emprunté au roman d’anticipation d’Aldous Huxley, qui tisse un pessimiste futur où l’eugénisme d’état, la drogue du bonheur et la sociabilité obligatoire sont devenus la norme. Évidemment, la surveillance y est extrême. Cette vision devant être interrogée par les conférenciers, le public de Bozar peut donc légitimement se demander si la censure de De Robertis n’est pas partie intégrante de sa performance.

 

 

Pas de nudité

Il s’avère que non: l’artiste a bel et bien été censurée. Des policiers requis à la demande de l’organisation l’attendaient à sa descente de scène et des coups auraient été échangés. Deux plaintes ont même été enregistrées, émanant de chaque camp. Dans la foulée, la licence TED a été retirée aux organisateurs bruxellois emmenés par Rudy Aernoudt. C’est une décision de l’ayant droit de ces conférences (lire ci-dessous). Ce qui signifie que la prochaine TEDxBrussels ne pourra plus être mise sur pied par la même équipe. Ou que l’un de ses membres devra à nouveau douiller. «Nous savons qu’il est parfois difficile de réagir à certaines situations», explique l’équipe américaine de TED. «Mais cette réponse était profondément inappropriée».

D’après plusieurs témoignages sur les réseaux sociaux, il semblerait que l’artiste n’ait pas respecté ce qu’elle s’était engagée à produire. Dont le vœu de l’organisateur de ne pas montrer de nudité. Ce que la Luxembourgeoise avait contourné en restant habillée mais en projetant des images d’anciennes performances. Le «produit fini» n’aurait-il pas correspondu à la répétition, chaque présentation TEDx étant soumise à validation par l’organisateur local lors d’une preview?

De là à évacuer manu militari l’artiste, il a de quoi prouver par l’absurde ce que Deborah De Robertis met beaucoup d’énergie à dénoncer.

 

Qui est Deborah De Robertis?

Née en 1984 à Luxembourg, Deborah De Robertis est une performeuse vidéo formée à Bruxelles. Son travail, féministe et militant, consiste régulièrement en la réinterprétation «live» d’œuvres majeures de l’histoire de l’art. Ce qu’elle entreprend en exhibant son corps et son sexe dans des musées devant des toiles mythiques. En plus d’interroger le rapport à la nudité féminine de la société contemporaine, sa posture consiste aussi à «renverser» le point de vue traditionnel sur l’art puisqu’elle se filme à la GoPro en train d’être regardée, rendant ainsi la parole au sujet.

C’est en 2014 qu’elle surgit dans l’actualité après qu’une de ses performances au Musée d’Orsay a défrayé la chronique. Elle y réinterprète in situ la fameuse «Origine du Monde» de Courbet. Ostensiblement. Ce qu’elle répète notamment en Belgique en 2016, dans l’expo des Beaux-Arts consacrée au photographe Andres Serrano (et remplie elle aussi d’images choc), au grand désarroi d’une vigile qui peine à masquer la nudité de la performeuse. Ce genre de performance vaut plusieurs arrestations à la jeune artiste, et même des procès.

"Il y a une dame qui montre tout à tout le monde" from Deborah De Robertis on Vimeo.

 

Après une seconde «incartade» au Musée d’Orsay en 2016 devant «Olympia» de Manet, De Robertis confiera aux Inrocks: «Ma performance pose des questions sur les rapports de pouvoir. Se mettre nu, c’est vraiment accessoire, c’est presque la chose la plus facile de la performance. Les gens pensent que c’est le cœur, mais non, ce n’est pas un strip-tease. Ce qui m’intéresse c’est la confrontation. Ce sont aussi les procédures du musée qui m’intéressent énormément, le rapport à l’institution, à la loi.»

Quant aux accusations d’exhibitionnisme, l’artiste les balaye. «Je me sens plus comme une fille qui va sauter à l’élastique que comme quelqu’un qui recherche un plaisir sexuel. Je n’en prends aucun. D’ailleurs, je suis plutôt pudique, je me fais violence pour faire ça. La seule émotion que j’éprouve c’est l’adrénaline, mais c’est plus proche d’un sportif».

Qu’est-ce que les conférences TEDx?

Les conférences TEDx sont des cycles de conférences internationales et indépendantes, calquées sur le principe et le format des conférences américaines TED. Celles-ci délivrent une licence à leurs organisateurs pour l’exploitation de leur nom. Les intervenants, qui se bousculent pour venir gratuitement tant l’impact du label TED résonne sur le web, disposent de 18 minutes maximum (et sans note) pour présenter des idées censées «changer le monde». Celles-ci sont fréquemment retransmises en direct sur le net.

TED (pour Technology, Entertainment and Design) a vu le jour en 1984 en Californie. Elle se définit comme «propagatrice d’idées qui valent la peine d’être diffusées». Depuis 2014, la conférence TEd a lieu chaque année à Vancouver, au Canada. Des pointures comme Bill Clinton, Bono, Bill Gates, Jane Goodall, le pape François ou Al Gore s’y sont déjà produits. En découlent les TEDGlobal, rendez-vous internationaux annuels dans un autre pays du monde. En 2017, c’était Arusha en Tanzanie. Et donc les milliers de TEDx annuelles, organisées sous licence comme à Bruxelles, Anvers, Gand, Liège, Namur, Paris, Genève, Londres...

Si les orateurs sont généralement présentés comme moteurs de changement, les critiques concernant les TED et TEDx relèvent de leur côté élitiste et occidentalo-(voire californo-)centré. Elles s’attaquent aussi aux coûts d’adhésion exorbitant demandés aux membres (6000$ annuels pour les TEDGlobal, 10.000$ pour la TED Conference de Vancouver), sans lesquels ceux-ci ne peuvent se profiler en organisateur de TEDx local. Mais à cela TED répondra que la plupart des «speachs» sont diffusés gratuitement en ligne. Ce dont profitent 11 millions d’abonnés à la chaîne YouTube TEDx Talks, générant plus de 2 milliards de vues depuis juin 2009.