ESPAGNE

Clameur de joie de dizaines de milliers d’indépendantistes à Barcelone; l’analyse du politologue belge Michel Hermans

Clameur de joie de dizaines de milliers d’indépendantistes à Barcelone; l’analyse du politologue belge Michel Hermans

Des hourras, des applaudissements et le cri «indépendance» en catalan se sont élevés de la foule. Reporters/Abaca

Plusieurs dizaines de milliers de manifestants indépendantistes massés à l’extérieur du parc abritant le parlement catalan à Barcelone ont salué par des clameurs de joie l’annonce de la proclamation d’une République catalane vendredi après-midi, a constaté l’AFP.

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La séance parlementaire était retransmise en directe sur des écrans géants sur deux artères emplies de manifestants à l’extérieur du parc de la Ciutadella, dans le centre de la deuxième ville d’Espagne.

Des hourras, des applaudissements et le cri «indépendance» en catalan se sont élevés de la foule des électeurs indépendantistes – de l’extrême gauche au centre-droit – au moment où était annoncé le résultat du vote proclamant la Catalogne «État indépendant prenant la forme d’une République».

Elle a été approuvée par 70 députés sur 135, au gran dam des élus d’opposition qui avaient majoritairement quitté l’hémicycle et boycotté le scrutin.

Sablant le «cava» (mousseux) catalan et s’embrassant, les manifestants ont entonné tous ensemble, avec une grande ferveur, l’hymne de la Catalogne, la plupart le poing levé.

«Ca nous a tellement coûté d’arriver à ce moment», a témoigné Judith Rodriguez, travailleuse sociale de 38 ans, les larmes aux yeux. «Je suis très émue d’aller enfin de l’avant, de pouvoir construire une République, un pays nouveau, à partir de zéro».

Portant un tee-shirt «fem pais» (faisons un pays), elle assurait ne pas craindre l’application de l’article 155 devant permettre au gouvernement central de Mariano Rajoy de prendre le contrôle de la région.

A Madrid, le Sénat espagnol a voté à 16h10 (14h10 GMT) pour permettre au gouvernement de suspendre l’autonomie de la Catalogne, une mesure sans précédent en 40 ans de démocratie. Le gouvernement veut destituer l’exécutif régional, contrôler la police et mettre sous tutelle le parlement régional.

Le conjoint de Judith Rodriguez, Jose Ligero, gestionnaire immobilier de 43 ans, se disait conscient de l’incompréhension de la communauté internationale: «Je comprends que nous sommes allés sur un chemin qui n’est pas bien vu dans d’autres parties du monde, mais nous n’avons pas eu le choix, ça n’a pas été porté par les politiques mais par la rue», a-t-il assuré.

Les grandes associations indépendantistes ANC et Omnium Cultural, dont les dirigeants avaient été placés en détention pour «sédition» à la mi-octobre, avaient lancé des appels à manifester devant le parlement catalan

Cinq questions au politologue Michel Hermans: «Plus légitime que le référendum»

Michel Hermans, vous êtes politologue et spécialiste des questions internationales à l’ULg: comment analysez-vous la déclaration d’indépendance de la Catalogne?

Assez simplement: tout ce qui arrive est de la faute de Madrid. Si on avait laissé le référendum se dérouler, comme ce fut le cas en Écosse, les choses se seraient estompées. Et les velléités d’indépendance se seraient calmées. On a aussi vu ce scénario se dérouler au Québec et même en Corse, par le passé. En voulant faire respecter le droit constitutionnel, Madrid a commis une erreur qui risque d’avoir de graves conséquences dans un futur proche.

Lesquelles?

Il paraît clair que la Catalogne va rester sous domination espagnole. Mais ceci, comme la violence qui a entouré l’organisation du référendum, risque d’être la cause de conflits permanents entre Madrid et les Catalans. Et de faire de cette région économiquement et touristiquement très importante pour l’Espagne une région instable, comme le fut le Pays Basque par le passé.

On doit craindre des attentats?

On peut difficilement comparer les deux situations: nous ne sommes plus sous Franco. Mais dans tous les camps, il y a toujours des têtes brûlées. Et on est, désormais, dans un rapport de forces entre l’Espagne et la Catalogne.

Le gouvernement espagnol a déjà annoncé la mise sous tutelle de la Catalogne: c’est de nature à apaiser les choses?

Non, c’est même tout le contraire, ça va mettre de l’huile sur le feu. D’autant que cette déclaration d’indépendance, qui émane d’un gouvernement catalan dont les membres ont été élus démocratiquement, est beaucoup plus légitime qu’un référendum dont les résultats ont, forcément, été déformés. Les semaines et les mois à venir vont être difficiles pour le gouvernement espagnol, surtout quand on connaît sa fragilité: certes, il a le soutien de l’Europe, mais il ne dispose pas de la majorité absolue chez lui.

Quelles conséquences doit-on craindre à l’échelle européenne?

C’est un problème de plus pour l’Europe, qui n’avait pas besoin de ça après le Brexit. Et ça pourrait avoir un effet boule de neige: l’Écosse pourrait en profiter pour demander à nouveau son indépendance, les Corses vont peut-être se réveiller, et on connaît la situation dans le Nord de l’Italie…