BRUXELLES

«Faut-il réellement créer toutes les places qui seraient manquantes dans les écoles de Bruxelles en 2025?»

Bruxelles va-t-elle devoir pousser les murs de ses écoles pour y caser tous les élèves prévus à l’horizon 2025? C’est une des questions à laquelle doit répondre la «facilitatrice écoles» de la Région. Alors que les kets reviennent en classe, on passe en revue les grands défis qui sous-tendent encore et toujours l’enseignement dans la capitale.

Dans son bureau, Julie Lumen a affiché une carte XXL de Bruxelles. En filigrane des 19 communes de traits noirs sur papier blanc se dessinent des taches oranges, mauves ou roses. Ce sont les zones de développement prioritaires où la Région envisage de booster les quartiers par le logement et les services. On y repère facilement le Canal, Tour & Taxis ou Reyers. Il faudra penser à y intégrer des écoles.

Coupler développement territorial et enseignement, c’est justement le job de la «facilitatrice écoles». Le poste occupé par Julie Lumen a été créé en 2014 pour «créer des liens entre deux mondes qui se connaissent peu». On vient la voir pour «trouver un terrain ou un bâtiment». On la consulte pour le monitoring qu’elle assure des créations de places. «Je travaille sur l’enseignement mais avec les compétences régionales: l’urbanisme, l’environnement».

Au centre de ses préoccupations: le fameux boom démographique. Pensez: avec le rajeunissement de la population bruxelloise, l’IBSA (Institut Bruxellois de Statistique et d’Analyse) parie sur près de 40.000 nouveaux élèves à scolariser d’ici 2025. Dont 19.500 dans le secondaire, 12.500 dans le primaire et 6.000 dans le maternel.

Tout ne dépend pas des 6 personnes de l’équipe de Julie Lumen puisque communautés et communes ont aussi la main. Mais ces spécialistes logés au sein de perspective.brussels (le bureau bruxellois de la planification) portent en tout cas sur la problématique une vision panoramique. Qu’on essaye de résumer avec la «facilitatrice écoles».

«Faut-il réellement créer toutes les places qui seraient manquantes dans les écoles de Bruxelles en 2025?»
Julie Lumen, «facilitatrice écoles» de la Région bruxelloise, assure le monitoring des places vacantes, des écoles créées, des flux d’élèves ou des disponibilités foncières. Elle planche aussi sur l’adaptation du concept de «contrat de quartier» aux établissements scolaires. EdA - Julien RENSONNET

Le manque de places

«Faut-il réellement créer toutes les places qui seraient manquantes dans les écoles de Bruxelles en 2025?»
La toute nouvelle école secondaire de Saint-Gilles est archi-complète. EdA - J. R.
«Tout est relatif quant au manque de places. Dans le fondamental, la moitié des 32.000 places prévues pour 2025 sont réalisées. Et les prévisions montrent que le quota sera atteint. Néanmoins, il faudra veiller à ce que les décisions des collèges communaux et de la Communauté française se réalisent».

«Dans le secondaire, l’IBSA table sur une croissance de 19.200 élèves à l’horizon 2025. On n’atteindra pas ce chiffre si l’on ne crée que les places prévues: il en manquera 7.000. Mais la question est bien celle-ci: faut-il réellement créer toutes ces places? Chaque année en effet, le nombre de places vides annoncées par la CIRI pour Bruxelles varie assez peu: on tourne autour de 1600 places (1835 places en septembre 2017, NDLR). Un constat donc: ces places n’attirent pas».

Les écoles «délaissées»

«Faut-il réellement créer toutes les places qui seraient manquantes dans les écoles de Bruxelles en 2025?»
Certains bancs restent vides, et ce nombre annuel varie peu à Bruxelles. Reporters / GYS
«Il y a un travail de fond à faire sur les places existantes mais délaissées. Les “contrats écoles” de la Région, transposition du concept du “contrat de quartier” aux établissements scolaires, peut y concourir en intégrant davantage les écoles dans leur environnement. L’ambition est là d’ouvrir les salles et les cours de récré à l’associatif et aux riverains tout en revitalisant l’urbanisme attenant, le mobilier, les abords... Le “contrat école” doit aussi atténuer l’impression d’écoles engorgées par l’essor démographique, ces réfectoires, ces extérieurs, ces halls de gym surchargés».

«Par ailleurs, PO et communautés doivent prendre leur rôle. Ainsi, comme tous les choix restent possibles après le premier degré du secondaire, les parents ont du mal à faire un choix dès l’entrée de leur enfant en 1re. Les écoles qui donnent l’impression d’être déjà spécialisées à ce stade, principalement techniques, n’attirent donc pas. à ce titre, je pense que des DOA, des «degrés d’observation autonome», peuvent être une partie de la solution. Ce sont des écoles qui n’organisent que les 1re et 2e, comme au Lycée Sœur Emmanuelle qui ouvre à Anderlecht cette année. C’est une piste pour offrir rapidement davantage de places mais il faudra alors aussi penser à l’après».

Les zones «en tension»

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La tension n’est pas la même au primaire ou au secondaire. EdA - J. R.
«Nous envisageons la problématique sous l’angle de l’aménagement du territoire. On observe la population et on regarde si les écoles sont localisées là où elles doivent l’être. La Région privilégie ainsi la proximité dans le fondamental. Mais quid du secondaire où la mobilité des élèves est possible et, de facto, plus grande?»

«Nos observations montrent que c’est dans le nord-ouest bruxellois que l’offre scolaire est la moins en adéquation avec la population. La faute à son rajeunissement. On n’a pas la même angoisse à inscrire son enfant en 1re secondaire à Anderlecht, Molenbeek, Berchem ou Evere qu’à Woluwe, Auderghem ou Uccle».

Les profs

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Les départs de profs durant leurs 5 premières années sont nombreux. Reporters / GYS
«Plus d’élèves signifient plus d’écoles, mais aussi plus de profs. Et on observe aussi un déficit de profs à Bruxelles, principalement dans les maths et les sciences (NDLR: il « manquera » près de 2000 profs à Bruxelles en 2019 selon les prévisions de l’IBSA).

«Généralement, les quotas sont remplis à la rentrée mais diminuent dans l’année. L’enjeu est de maintenir les profs dans le secteur. Les écoles délaissées ne sont pas le facteur N°1 pour expliquer les départs. Il faut plutôt comprendre le mal-être de jeunes profs qui se sentent peu soutenus: ils n’ont pas de temps pleins et héritent souvent des horaires les moins avantageux. D’où un taux de sortie très élevé entre les 1re et 5e années d’enseignement. Il faut plancher sur un package pour les coacher et les garder en fonction. La Région réfléchit aussi à un système qui permettrait aux demandeurs d’emploi de passer l’agrégation».

Les ressources foncières

«Faut-il réellement créer toutes les places qui seraient manquantes dans les écoles de Bruxelles en 2025?»
Le «site Takeda», à Molenbeek, héberge dès cette rentrée la première école secondaire de Berchem-Sainte-Agathe. EdA - J. R.
«Des comités de parents ou des asbl viennent parfois nous voir. Ils cherchent un bâtiment ou un terrain. Mais ces derniers sont rares à Bruxelles. Le département “connaissance” de perspective.brussels se penche sur les grandes zones de développement territorial déterminées par la Région pour y établir un cadastre des m2 disponibles. Cependant, vu la densité du bâti à Bruxelles, il faut davantage y tabler sur la reconversion d’immeubles».

«Ainsi, la reconversion a bien marché à Berchem pour l’ouverture de l’école secondaire plurielle sur le site Takeda de la chaussée de Gand. A Berchem, il n’y a plus aucun terrain libre et cette école ouvre d’ailleurs à Molenbeek, près du Karreveld. J’en suis particulièrement contente car sa réussite a reposé sur une collaboration entre Citydev, l’échevin berchemois Pierre Tempelhof et nous. Le site est terrible: l’immeuble est entouré d’un parc! Et desservi par le tram. La même dynamique a permis l’ouverture de l’École Active, à Uccle. Elle a investi d’anciens hangars qui lui donnent un aspect brut. L’architecte m’a d’ailleurs expliqué que les jeunes y trouvent une résonance par rapport aux jeux vidéo qu’ils pratiquent».