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Publifin: experts contre commissaires? Minute, papillon…

Publifin: experts contre commissaires? Minute, papillon…

Après le rapport de la commission d’enquête parlementaire porté par Patrick Prévot, Jean-Luc Crucke, Dimitri Fourny, Stéphane Hazée (sous la présidence d’Olga Zrihen), voici l’audit des experts. Les premiers dénoncent, les seconds congratulent. Du moins, c’est la première impression. Les commissaires wallons réagissent. BELGA PHOTO THIERRY ROGE BELGA

Autant la commission d’enquête Publifin s’est montrée sévère dans son rapport final, autant l’audit des experts semble positif sur la manière dont le groupe fait du business. Est-ce que quelqu’un s’est trompé? La réaction des auteurs du rapport parlementaire est unanime: «on ne lâche rien». -

Trois jours après la publication du rapport de la commission d’enquête Publifin, c’est l’audit stratégique et financier du groupequi arrive sur la table du gouvernement wallon.

Cet audit, commandé par le gouvernement wallon, a été confié au cabinet d’avocats Philippe & Partners. Le rapport de 249 pages a été rédigé par un comité d’experts de plusieurs universités francophones. En un mois, leur rapport était bouclé.

Beaucoup d’éloges sur la stratégie économique et financière de Publifin, des critiques pour la transparence et la gouvernance, des recommandations pour remettre tout ça en ordre.

Qu’en pensent les députés de la commission d’enquête du Parlement wallon, qui ont descendu les méthodes de gouvernance du groupe dans leurs conclusions, lundi?

Jean-Luc Crucke (MR): «C’est complémentaire»

«Je vois bien que certains tentent d’opposer deux logiques. Mais ce n’est pas le cas», prévient tout de suite Jean-Luc Crucke.

Le député wallon réformateur n’est pas tellement surpris des échos de cet audit. «C’est très complémentaire et on est en phase sur plus d’un point», commente Jean-Luc Crucke.

«Je fais partie de ceux qui n’ont jamais critiqué le projet industriel de Publifin. Même si on peut y mettre des bémols», précise-t-il. «Ce qu’on a dénoncé, c’est la gouvernance, c’est le fait que quelques-uns s’approprient des moyens publics à des fins d’enrichissement personnel. C’est un management surpayé qui peut décider lui-même de ce qu’il gagne et ce sont des hommes politiques qui ont démissionné de leurs responsabilités.»

Il en revient aux fondamentaux: «Le risque industriel, même s’il aboutit à des réussites économiques et financières, ne peut pas être assumé par les Communes et par la Province. Elles n’ont pas à en supporter les coûts.»

Quant à la gestion publique de produits concurrentiels, Jean-Luc Crucke rappelle qu’il n’en a jamais été un grand fan. «Mais si c’est une solution, alors ça passe par la transparence, la compétence et le respect des rémunérations dans le public», conclut-il.

Il demandera une présentation de cet audit devant le Parlement wallon.

Dimitri Fourny (cdH): «L’audit ne remet pas en cause notre rapport»

«Ceci est un audit financier commandé par le gouvernement. En commission, on n’a pour ainsi pas abordé ces volets-là, sauf quand Stéphane Moreau (patron de Nethys) et Pol Heyse (directeur financier de Nethys) sont venus avec ces arguments-là pour justifier la manière dont ils avaient construit le groupe et la hauteur de leurs rémunérations», rappelle Dimitri Fourny.

«Mais au final, l’audit est très complémentaire du rapport d’enquête parlementaire. Il ne le remet pas en cause. Les éléments de mauvaise gouvernance et de non-respect du droit sont mis en exergue. Tout comme la non-application des décrets Électricité et Gaz et le risque d’une subsidiation croisée ou d’aides d’État à Nethys et à VOO…»

Pour le député cdH, l’audit confirme que «l’outil économique a pu se développer par le biais de dividendes qui n’auraient pas dû échoir à VOO et Nethys. Ils ont pu construire ce modèle en contrevenant aux réglementations. Il faut rétablir le droit pour l’avenir, et évidemment sortir Resa du giron de Nethys.»

Patrick Prévot (PS): «Ce n’est pas le même job»

Eux, c’est eux, et nous, c’est nous. En gros, c’est la réaction du député PS Patrick Prévot. «L’objectif de la commission d’enquête était clairement identifié. Il s’agissait de pointer les manquements administratifs et politiques. Ce n’est pas le même job que celui des experts qui se sont concentrés sur un rapport économique et financier», insiste le commissaire.

Ce qu’il a pu lire ou entendre de l’audit économique et financier le conforte dans le fait qu’il n’y a pas de contradiction à cet égard: «Les experts relèvent eux aussi des problèmes de gouvernance et de transparence, notamment en ce qui concerne l’indépendance des administrateurs, par exemple».

Ceci dit, en commission, Patrick Prévot a dès le départ souligné les éléments de la réussite économique du groupe.

«J’ai dit que le modèle économique aurait pu être une success story wallonne, sans tous ces manquements et si le costume avait été différent», dit-il, en ajoutant une longue liste de «si»: «s’il n’y avait pas eu ces mandataires publics qui faisaient si peu et qui recevaient en échange des rémunérations hallucinantes, si on n’avait pas désigné des mandataires publics sans compétence et s’il n’y avait pas eu tous ces problèmes de transparence pour les Communes et la Province, etc.»

Bref, les constats des experts ne changent rien à la note très sévère rendue par les députés de la commission d’enquête. «Et j’ai hâte d’avoir le rapport d’audit sous les yeux. Mais je n’ai vraiment pas le sentiment qu’il soit antinomique avec notre travail. Ce n’est pas non plus un bulletin à 100% favorable pour Publifin…»

Stéphane Hazée (Écolo): «La réussite économique ne blanchit pas les responsables»

Le député Écolo veut rester prudent, tant qu’il n’a pas eu le rapport d’audit des experts sous les yeux. «Mais il me semble qu’il y a des dimensions relativement complémentaires.» La place de Resa au sein du groupe, l’éloignement du centre de décision par rapport à l’intercommunale, les enjeux de marchés publics, l’indépendance des administrateurs, etc.

«On cherche à établir une contradiction entre nos conclusions et celles de l’audit. Un peu comme si la commission s’était trompée. Mais si la commission n’a pas fait de diagnostic économique ou financier du groupe, alors que les chiffres nous ont été présentés aussi, c’est précisément parce que le gouvernement s’en occupait via cet audit», rappelle-t-il.

Il relève par ailleurs que le rapport d’audit des experts ne se préoccupe pas d’éléments mis en avant par la commission: «Les magouilles des comités de secteur, le scandale des rémunérations exorbitantes ou les carences du pouvoir régional, par exemple. Ce qui ne veut pas dire à mon sens que ça exonère les dirigeants de leurs responsabilités ni que ça puisse les blanchir».

La réussite et la bonne santé économique ne suffisent pas toujours, ajoute Stéphane Hazée. «On l’a vu aussi pour la banqueroute du Holding Communal. Avant que ça s’écroule, les indicateurs étaient aussi positifs pour ceux qui jouaient au casino avec l’argent public. À un moment donné, les pouvoirs publics doivent reprendre le contrôle.»

Ce qui ressort de l’audit des experts

Sur le plan économique, Publifin est un groupe qui parvient à saisir les opportunités industrielles. «La politique de diversification a été un succès jusqu’ici», saluent les auteurs de l’audit. On salue une «structure rentable et pérenne» et le fait que les activités de GRD (gestion des réseaux de distribution de gaz et d’électricité) n’ont rien à envier à la concurrence, au contraire. Idem pour les activités de VOO, où on évoque un «faible niveau d’endettement historique».

L’audit rapporte aussi que «la valeur estimée du groupe est aujourd’hui confortablement supérieure aux montants investis par les actionnaires. Il y a donc, au niveau global, une création de valeur pour les actionnaires».

La gouvernance laisse par contre fort à désirer: les décisions ne sont pas prises par les organes mis en place pour ça, a pu observer le comité d’experts. Qui pointe aussi le faible niveau des administrateurs et le manque de réelle indépendance des administrateurs «indépendants». Sans oublier une tutelle absente, qui n’a pas pu jouer son rôle.

Des doutes aussi sur de possibles distorsions d’aides d’État, quand même. Des mises en garde sur la double casquette distributeur/producteur d’énergie et un questionnement sur le modèle d’intercommunale, qui doit évoluer.

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