BRUXELLES

20 ans après, La Tentation essaye toujours de garder son étoffe: «Vivre des concerts de sitar indien, c’est pas facile»

20 ans après, La Tentation essaye toujours de garder son étoffe: «Vivre des concerts de sitar indien, c’est pas facile»

Ancien magasin de tissu, La Tentation héberge depuis 20 ans le Centre Galicien de Bruxelles. Sa figure de proue, Marisol Palomo, mise sur les mélanges des cultures et l'ouverture au monde. EdA - Julien RENSONNET

La Tentation a 20 ans. Cette institution bruxelloise, d’abord centre culturel galicien, se veut aussi trait d’union entre les peuples. Et danse depuis 2 décennies malgré les adversités. À l’occasion du Festival Compostela ces 3 et 4 juin, sa dynamique directrice Marisol Palomo revient avec nous sur son histoire. Sur un air de cornemuse.

C’est un symbole de la rue de Laeken, l’une de ces rues du Pentagone transformée en axe de transit nord-sud depuis l’instauration du Piétonnier. Avec ses baies vitrées typiques de Bruxelles et son enseigne discrète malgré le rouge vif, La Tentation ne dépareille pas entre les commerces de proximité, les boutiques de créateurs et les «bruin cafés» du centre.

Mais quand on passe sa double porte blanche, l’immensité de l’ancien grand magasin nous avale. Grimpant aux piliers bordeaux, le regard se lève vers l’ancienne baie vitrée, aujourd’hui occultée. «à l’époque, le magasin de tissu occupait tout le pâté de maison», confie la directrice Marisol Palomo.

20 ans après, La Tentation essaye toujours de garder son étoffe: «Vivre des concerts de sitar indien, c’est pas facile»
EdA - Julien RENSONNET
Depuis 20 ans, ces murs incendiés en 1987 par un ouvrier de la fabrique d’étoffes (lire ci-dessous) hébergent le Centro Galego, centre culturel galicien de Bruxelles. Alors que l’institution organise ces 3 et 4 juin son 2e Festival Compostela (lire ci-dessous), Marisol Palomo, son emblématique figure de proue, retrace l’histoire rocambolesque de sa famille, intrinsèquement cimentée aux briques rouge de La Tentation. Avant de céder le témoin à ses nièces pour se consacrer à des projets dans le social.

Une histoire de famille

20 ans après, La Tentation essaye toujours de garder son étoffe: «Vivre des concerts de sitar indien, c’est pas facile»
L’histoire familiale de Marisol Palomo est rocambolesque. Ses parents ont fui le franquisme et se sont retrouvés à cuisiner de la paella à l’Expo 58. Musicienne, danseuse, cette Bruxelloise à l’enfance militante, amoureuse des musiques folkloriques, programme l’affiche culturelle de La Tentation après l’avoir fondée en 1997. EdA - Julien RENSONNET

«Mes parents ont fui l’Espagne et le franquisme. Mon grand-père, enseignant, a été fusillé. Ma mère est de Barcelone mais était enfermée dans un couvent à Madrid. Elle était maltraitée. Elle a fui avec l’argent de la quête. Elle a débarqué à Anvers, mon père à Tamines, pour être mineur. Ils se sont rencontrés en 58: ils cuisinaient de la paella à l’Atomium, pour l’expo. Ils se sont mariés à la Ville, en descendant du tram, et ont fondé le centre culturel Garcia Lorca, où se réunissaient les exilés communistes espagnols».

Un passé très politique

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EdA - Julien RENSONNET
«À l’époque, on était communiste ou fasciste. Mes parents ont donc participé à l’incendie de l’ambassade d’Espagne! Moi et mes frères, on participait dès l’enfance à des meetings politiques à l’ULB. Puis Franco est mort. C’est à cet instant que des centres culturels espagnols différents son nés, chacun défendant sa culture: andalouse, catalane, asturienne ou galicienne, pour nous. Manuel Fraga, ancien ministre de Franco, vient lui-même inaugurer le centre galicien. Il était très nationaliste et a ouvert quelques 200 centres galiciens dans le monde. Mais pour l’activisme en Belgique, “la tortilla s’était retournée”: c’était la fin, les ouvriers sont devenus patrons et ont embrassé le capitalisme».

«La p’tite gayole»

«Le centre galicien, il naît à Saint-Gilles. C’est A Gaiola, “la petite gaiola” (comme en wallon, ndlr), sur les anciennes cuisines saint-gilloises de la rue Vlogaert, elles-mêmes construites sur une ancienne culture de choux de Bruxelles. On y tient des moments d’éducation permanente pour tous les jeunes de Saint-Gilles: les membres pouvaient en parrainer d’autres. J’ai 20 ans, on y accueille des soirées réservées aux 16-22 ans, mais aussi aux 12-16 ans entre 6h et minuit. Aujourd’hui, il n’y a pas place pour ces ados. On les emmène à Walibi mais on oublie de leur donner des responsabilités».

La Tentation

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EdA - Julien RENSONNET
«Il faut agrandir l’espace de Saint-Gilles. On trouve alors cet ancien magasin de tissus. Il faut tout rénover, expulser les squatteurs. On ouvre en 1997. En 2000, on est le point de ralliement de “Bruxelles, Capitale Culturelle”. Notre notoriété explose. L’idée a toujours été de combiner les racines galiciennes et bruxelloises. On alterne donc petits concerts folkloriques de 50 personnes et qui ne rapportent rien avec les soirées dansantes, cours et location de salles. Mais c’est difficile de joindre les deux bouts: de 12€ par soir, les gens aujourd’hui dépensent plutôt 6€. On essaye aussi de combiner social et culturel, et de s’ouvrir à toutes les cultures».

20 ans après, La Tentation essaye toujours de garder son étoffe: «Vivre des concerts de sitar indien, c’est pas facile»
Ancien magasin de tissu, La Tentation héberge depuis 20 ans le Centre Galicien de Bruxelles. Sa figure de proue, Marisol Palomo, mise sur les mélanges des cultures et l'ouverture au monde. EdA - Julien RENSONNET

Les brunchs

«Des jeunes stagiaires maghrébins ont lancé l’idée de “Sunday Family Brunch”. ça marche du tonnerre! On y tient des ateliers avec des bénévoles et on s’ouvre aux enfants qui n’ont pas les moyens: 40 d’entre eux entrent gratuitement lors de chaque brunch. ça nous coûte 1000€. On propose des ateliers: théâtre, cuisine, hip-hop, boxe... Toutes les origines se rencontrent: Espagne, Maroc, Sénégal, Congo, Belgique...»

Le futur?

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Le lien avec l’église du Béguinage est étroit. EdA - Julien RENSONNET

«L’idéal, ça serait que plusieurs associations établissent leur siège social à La Tentation. Ça nous donnerait les reins plus solides et on deviendrait une sorte de carrefour. On pourrait alors ouvrir tous les soirs du jeudi au dimanche. Il est clair qu’il n’est pas facile de vivre de concerts de sitar indien. Une autre idée, c’est de s’exporter à l’église du Béguinage. Le responsable de la fabrique d’église m’a dit qu’elle était peu utilisée. On pourrait y programmer des expos photos. ça ouvrirait sur le quartier et les terrasses».

Le rêve?

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Marisol Palomo aimerait amener l’opéra à La Tentation. EdA - Julien RENSONNET
«Pourquoi un cloisonnement entre les musiques? Pourquoi ne pas mêler rap et flamenco? Pourquoi le classique est-il réservé aux élites à Flagey ou Bozar? Moi, je rêve d’amener l’opéra à La Tentation car les plus belles réussites, c’est de mélanger les publics. Lors de la rénovation, on a dû mettre les vagabonds dehors. Ils avaient vendu tous les ornements métalliques. Ils avaient aussi créé une petite pièce de théâtre: je leur avais promis de les programmer. Mais je ne les ai jamais retrouvés. Je voudrais donc écrire une sorte d’opéra qui retracerait l’histoire de La Tentation. J’ai déjà certains personnages en tête: le barman, la danseuse gitane, l’ouvrier incendiaire à qui on a refusé une augmentation et qui s’est vengé, le chœur de squatteurs... C’est un rêve, mais il faut un budget».

 

Festival Compostela: union des peuples par la... cornemuse

20 ans après, La Tentation essaye toujours de garder son étoffe: «Vivre des concerts de sitar indien, c’est pas facile»
La Galicienne Susana Seivane et sa cornemuse sont les têtes d’affiche du 2e Festival Compostela, sur la place du Béguinage ces 3 et 4 juin. La Tentation

Ces 3 et 4 juin, La Tentation organise son 2eFestival Compostela. Hors les murs, celui-ci prend ses quartiers sur la place du Beguinage comme la terre de Galice avance dans la mer.

«La ville de Finisterre, en Galice, c’est littéralement “la fin de la terre”», décrypte Marisol Palomo, Directrice de La Tentation. «Pour moi, Saint-Jacques-de-Compostelle symbolise cette aventure humaine, la rencontre, l’ouverture des frontières. Ça ne peut pas être religieux car, au couvent, dans sa jeunesse, ma mère a été battue et enfermée avec les rats» (lire ci-dessus). Ce qui intéresse Marisol, c’est aussi le cheminement. «Ça libère l’esprit, on peut marcher sur le rythme de la musique. La marche, c’est un engagement. Ce sont des valeurs qu’on doit tous avoir».

Ce qui n’empêche pas le clin d’œil au pèlerinage. Outre l’inévitable procession à Saint Jacques dans Bruxelles avec un Manneken Pis vêtu en pèlerin, l’historien Roel Jacobs retracera l’histoire de notre capitale en lien avec Compostelle depuis les importants flux de pèlerins médiévaux jusqu’à aujourd’hui. Vous y apprendrez des anecdotes sur les 40 coquilles de Bruxelles et serez guidé vers le km 0 en route pour l’Espagne.

20 ans après, La Tentation essaye toujours de garder son étoffe: «Vivre des concerts de sitar indien, c’est pas facile»
Une partie du festival se déroule sur la place du Béguinage. EdA - Julien RENSONNET
«La cornemuse est répandue partout dans le monde»

Rayon musique, on alternera entre danses, chants et groupes traditionnels. Bandas et initiations aux danses latinos sont aussi à l’affiche, comme les gourmandises de tous les coins d’Espagne et d’ailleurs. Sans oublier la cornemuse, que Marisol Palomo considère comme le symbole par excellence des liens entre les peuples.

«La cornemuse est répandue partout dans le monde: en Écosse, en Irlande et en Bretagne, bien sûr, mais aussi dans les pays arabes ou d’Europe de l’est où ce sont des chèvres entières qui servent d’instruments. La cornemuse réunit donc le monde entier. En Belgique, elle réunit Flandre et Wallonie via les peintures de Bruegel. D’ailleurs, la seule statue avec une cornemuse se trouve justement... place du Béguinage: ça ne peut pas être un hasard. Avec cet instrument, on se retrouve avec un 3e poumon: il témoigne de notre humeur. De plus, il est né pour être joué à l’air libre, sans amplificateur».

Avec Marisol Palomo, la cornemuse a sa prophétesse: nul doute qu’elle trouvera ses pèlerins ce week-end.