PATRIMOINE

Bruxelles, mine d’orgues? «Le dernier dinosaure se meurt au Conservatoire»

Musicologue, organiste et professeur, Jean Ferrard milite pour une reconnaissance de Bruxelles comme ville d’orgue. EdA - Julien RENSONNET

Bruxelles compte 165 orgues, dont certains «dinosaures» presque oubliés. Le festival «This is not a Pipe... Organ Festival» veut rendre à la ville le statut de capitale de l’orgue qu’elle avait au XVIIe siècle. Organiste, musicologue, Jean Ferrard a consacré sa vie à l’instrument d’église. Il est formel: l’orgue souffre aussi de la pollution et de la bruxellisation.

«On n’écrit “orgue” au féminin pluriel que pour la forme emphatique. Ce féminin pluriel, c’est une erreur que tous les instituteurs perpétuent. Lorsque j’animais mon émission de radio, j’avais invité le grammairien Maurice Grevisse pour clarifier la règle lors du premier numéro. D’ailleurs, tous les organistes utilisent le masculin singulier».

Si Jean Ferrard est aussi tatillon sur le bon usage du substantif «orgue», c’est qu’il a consacré sa carrière à l’instrument. Voire sa vie. Assis devant ses tuyaux «domestiques», le musicologue enfonce quelques touches. La partition n’est là que pour la photo. Dans son dos, fidèles d’une église frémissant à la solennité des soufflets, d’innombrables gravures l’écoutent religieusement. Dont celle qui a inspiré le costume de facteur d’orgue de Manneken Pis, avec son chaudron en guise de chapeau.

Bruxelles, mine d’orgues? «Le dernier dinosaure se meurt au Conservatoire»
La maison de Jean Ferrard est un vrai musée dédié à Bach. EdA - Julien RENSONNET
Cette maison de maître ixelloise rend un hommage appuyé, quoiqu’un peu facétieux, à Jean-Sébastien Bach. La fixette numérologique du compositeur pour le 14 et le 41 s’étale dans une vitrine alors qu’un buste de plastique kitsch change de couleurs au seuil de la bibliothèque. Ce n’est là qu’un premier mouvement dans le concerto: des centaines de cadres et de figurines complètent la collection. Outre un rayonnage consacré à l’orgue à Bruxelles, des milliers de pages sur le Cantor de Leipzig recueillent la poussière sur les étagères comme des tuyaux d’orgue mal entretenus. Et il faut une échelle pour «naviguer» dans la discothèque.

9 villes européennes de l’orgue

Organiste, professeur, ancien responsable des programmes musicaux de Radio3 (l’ancêtre de Musiq3), éditeur et fondateur de SIC (Sauvegarde des Instruments à vent à Clavier), Jean Ferrard est aujourd’hui directeur artistique bruxellois d’ECHO (Europen Cities of Historical Organs, qui regroupe Alkmaar, Bruxelles, Freiberg, Fribourg, Innsbruck, Lisbonne, Trévise, Trondheim et Toulouse). À ce titre, il lance avec Bruxelles ses Orgues le premier festival d’orgue bruxellois. Au titre imparable: «This is not a Pipe... Organ Festival».

Pour l’occasion, le spécialiste sort «Une histoire de l’orgue à Bruxelles». Ce petit bouquin érudit retrace le destin de l’instrument gigantesque, qui encombre parfois les «modernes». Avant de céder la parole à quelques-uns des 165 exemplaires de la région, il dicte le rythme de notre partition.

 

+ «This is note a pipe... organ festival», du 3 au 6 février 2017, dans 10 lieux de Bruxelles. La plupart des événements sont en entrée libre sauf les concerts à l’Hôtel de Ville de Bruxelles et à la Cinematek (15€) ainsi que la promenade au Mont des Arts (15€) et au MIM (6€). Toutes les infos sur les horaires, les concerts, les master class et les visites guidées sur le site du festival

 

«Il n’y a plus de star dans l’orgue mondial»

Bruxelles, mine d’orgues? «Le dernier dinosaure se meurt au Conservatoire»
Jean Ferrard: «Bruxelles a entamé une grosse campagne de restauration, réhabilitation et implantation d’orgues neufs, ce qui montre un changement de mentalité. La date charnière, c’est 2000 et l’inauguration de l’orgue de la cathédrale». EdA - Julien RENSONNET

Bruxelles, mine d’orgues? «Le dernier dinosaure se meurt au Conservatoire»
L’orgue de ND du Finistère date de 1856. Il a été restauré en 2000 par la manufacture Thomas, de Stavelot. Johan Jacobs
Jean Ferrard, vous écrivez que le rôle de capitale de Bruxelles pourrait bientôt se confirmer dans le domaine de l’orgue. Pour l’instant, Bruxelles souffre la comparaison?

Le plus grand problème de Bruxelles, c’est que c’est une ville riche. On a toujours eu tendance à y afficher son patrimoine. Pour ce faire, on a détricoté le tissu urbain pour monter une expo universelle ou creuser des tunnels. L’art nouveau a été détruit. Les orgues ont connu le même sort.

Bruxelles ne dispose donc plus d’orgues anciens?

On peut dire que Bruxelles n’est pas une ville d’orgues historiques, comme Paris ou Toulouse. L’orgue bruxellois le plus ancien, celui du Temple du Musée à l’église protestante de Bruxelles, date de 1840. On l’utilise encore. L’autre orgue bien connu de la capitale, c’est celui de Notre-Dame du Finistère, restauré en 2000. Il date de 1856. Dans toute la Région, il n’y a pas d’instrument plus ancien.

Bruxelles, mine d’orgues? «Le dernier dinosaure se meurt au Conservatoire»
Le grand orgue Grenzig de la Cathédrale des SS. Michel et Gudule a été installé en 2000. Jean Ferrard
Bruxelles pourrait-elle néanmoins revendiquer le statut de «capitale de l’orgue» comme vous le souhaitez?

Rien qu’en Belgique, Liège a aussi un potentiel, même si les instruments qui fonctionnent y sont rares. En effet, Liège compte encore des orgues de la Renaissance alors que Bruxelles n’en a plus. Mais disons que Bruxelles a entamé une grosse campagne de restauration, réhabilitation et implantation d’orgues neufs, ce qui montre un changement de mentalité. La date charnière, c’est 2000 et l’inauguration de l’orgue de la cathédrale. Depuis lors, les grands organistes en tournées s’arrêtent chez nous. À Saint-Michel-et-Gudule, mais aussi au Sablon et au Finistère.

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Bruxelles, mine d’orgues? «Le dernier dinosaure se meurt au Conservatoire»
La «Symphonie concertante» de Jongen est l’une des œuvres les plus jouées aux États-Unis. Jongen par Fayer, de Vienne, 1939
Pourquoi conserver et restaurer les orgues est-il si important?

On ne peut quand même pas détruire toutes les détruire parce que le nombre de fidèles diminue. Les orgues non plus! Bach, le plus grand musicien de tous les temps, est avant tout organiste. Mozart jouait de l’orgue. Et comme l’orgue appartient la plupart du temps à des communautés qui parfois l’ignorent, il faut se battre pour le valoriser. C’est le but de notre festival.

Pouvez-vous vous appuyer sur des «incontournables» de cette histoire de l’orgue à Bruxelles?

Il y en a au moins un: Joseph Jongen. Il a été directeur du Conservatoire. Sa «Symphonie concertante pour orgue et orchestre» (ci-dessous, jouée par l’Américain Virgil Fox), une sorte de concerto pour orgue, est l’une des œuvres les plus jouées aux États-Unis. Au moins une fois par semaine! Elle est spectaculaire et très populaire. Son «problème», c’est qu’elle nécessite un orgue qui peut tenir tête à un orchestre symphonique.

 

Introuvable chez nous?

Aux Beaux-Arts (à droite), on «travaille» à la réfection du grand orgue depuis 20 ans. À Liège, ça serait possible à la salle philharmonique. Aux USA par contre, chaque université dispose d’une grande salle équipée d’un orgue!

En Belgique, l’orgue n’est pas aussi «vendeur»?

Cet instrument souffre de ne pas avoir un concours Reine Élisabeth, comme le violon ou le piano. Le désamour du public vient aussi du rejet de la religion. On entend dire: «Je n’entre pas dans une église». Et puis, il faut reconnaître que ce n’est pas très spectaculaire: dans une église, l’orgue est au fond, derrière les bancs qui sont tournés vers le chœur. L’organiste joue dans le dos du public: on ne sait même pas si c’est un homme ou une femme. Alors qu’une jolie violoniste en décolleté qui monte sur scène avec ses effets de bras, c’est un plaisir pour l’œil.

L’orgue n’a pas de «stars»?

Je pense pouvoir dire qu’il n’y en a plus depuis le décès de Marie-Claire Alain (vidéo ci-dessous), en 2013. C’était une star, qui faisait des tournées internationales, qui a enregistré plus de 100 disques et gagnait bien sa vie. Aujourd’hui, je compterais qu’une douzaine d’organistes de carrure internationale. Mais comparé aux stars de la pop, on leur propose des sommes ridicules. Les organistes sont d’une modestie incroyable.

 

Des dinosaures désamiantés

Bruxelles, mine d’orgues? «Le dernier dinosaure se meurt au Conservatoire»
L’orgue du Conservatoire (ici au Reine Elisabeth en 2010) est l’un des derniers «dinosaures» du patrimoine bruxellois. BELGA

Dans le passé, Bruxelles a-t-elle rayonné pour ses orgues?

Au XVIIe siècle, la cour d’Albert et Isabelle d’Autriche comptait des super virtuoses anglais qui fuyaient leur pays pour des raisons religieuses. Mais je dois surtout citer Peeter Cornet, organiste bruxellois de grand prestige. Bruxelles est alors le centre du monde pour l’orgue.

Regrettez-vous la disparition de «dinosaures» bruxellois sur lesquels vous auriez aimé jouer?

«Dinosaure», c’est le bon mot car certains instruments sont gigantesques. Celui de la Maison de la Radio à Flagey par exemple. Il a été démonté pour le désamiantage mais n’a jamais retrouvé sa place. Il faudrait des millions. Le plus remarquable, c’est celui du Conservatoire. Il est dû au plus grand facteur d’orgue du XIXe siècle: le Français Cavaillié-Coll. C’est sa seule création à subsister dans une salle de concert. Je l’ai employé comme étudiant, mais il est aujourd’hui muet. On pourrait y jouer Jongen... Je l’ai d’ailleurs fait pour attirer l’attention sur la décrépitude du Conservatoire. C’était bancal, comme jouer sur un instrument malade.

Bruxelles, mine d’orgues? «Le dernier dinosaure se meurt au Conservatoire»
Le grand orgue de ND au Sablon a été construit en 1989 dans un buffet de 1764. Photo Luc De Vos
Concrètement, qu’est-ce qui explique qu’un orgue «meurt»?

Dans une bagnole, tout craque quand on ne la fait pas tourner. La batterie crame, les pneus pourrissent... Dans un orgue, il y a aussi des pièces mobiles qui s’usent. Il faut huiler le ventilateur sinon il brûle. Et surtout, les orgues s’encrassent. Au bout d’un an ou deux, la crasse se dépose dans les tuyaux et ça diminue la puissance du son. Pollution et chauffage sont les pires ennemis de l’orgue.

Ah bon?

Le réservoir dans lequel se trouve l’air qui alimente l’instrument est fait de peau de mouton collée sur du bois. Avec le temps, elle se craquelle, il faut parfois y mettre des rustines. Le chauffage central accroît cette usure. Parce qu’il fait passer l’orgue, perché en hauteur, de 12 à 30 degrés en quelques minutes. J’ai supervisé la restauration de l’orgue de Thorembais-les-Béguines. C’est au milieu des champs. Pourtant, quand on l’a ouvert, les peaux étaient noircies par le chauffage et les gaz des tracteurs. C’était spectaculaire.

Que faire? Protéger les orgues derrière des parois de verre?

La Saxe, le pays de Bach, était communiste pendant l’ex-RDA. Les autorités n’ont pas fait grand-chose pour l’orgue, mais n’ont pas fait grand-chose pour les églises non plus. Il n’y a donc pas de chauffage là-bas: en hiver, les paroissiens assistent à l’office en gros manteaux. À Dôle, dans le Jura, mes collègues jouent dans une église non chauffée. En hiver, on ne se sert pas de l’instrument. Il faut vivre avec les saisons.

Patrick Collon, facteur d’orgue bruxellois

«En Belgique, le meilleur facteur d’orgue, c’est la manufacture Thomas à Ster, pas loin de Stavelot. Bruxelles a connu un facteur d’orgue de renom: Patrick Collon. Mais il vient de fermer sa boutique», déplore Jean Ferrard. «Il faut dire que le marché se restreint».

Pour vous familiariser avec le métier de facteur d’orgue, plongez-vous dans cette archive de la Sonuma. On y rencontre Patrick Collon en 1985 dans l’émission «Culture Club» de la RTBF, à l’occasion de l’année Bach.

Alors que sa barbe pourrait être à la mode en 2017, on voit que l’artisan était encore loin d’utiliser la modélisation 3D des ordinateurs pour dessiner ses orgues «à l’esthétique sonore inspirée des modèles anciens».