AFFAIRE PUBLIFIN

«Électoralement, l’affaire Publifin risque de faire très mal»

«Électoralement, l’affaire Publifin risque de faire très mal»

Stéphane Moreau, homme politique ou homme d’affaires? Cette double posture irrite l’opinion publique. Heymans

Pour le politologue liégeois Michel Hermans, c’est électoralement que le PS risque de faire les frais de l’affaire Publifin. L’opinion publique est particulièrement remontée, en particulier sur le cas Stéphane Moreau.

Jour après jour, l’affaire Publifin se transforme en saga politique. Cet épisode qui laissera incontestablement des traces dans le monde politique, liégeois en particulier, mais aussi dans l’opinion publique.

Politologue à l’ULg, Michel Hermans nous apporte son regard sur ce dossier complexe et sur les conséquences qui pourraient en découler.

Michel Hermans, à l’instar des «affaires» qui ont secoué Charleroi voici quelques années, y aura-t-il un avant/après affaire Publifin? Cela va laisser des traces…

Avant Charleroi, il y a eu bien d’autres affaires, dont à Liège avec l’assassinat d’André Cools et toutes ses suites. Les modifications apportées, après Charleroi notamment, n’ont en tout cas pas empêché ces pratiques, avec la Fédération liégeoise du PS et quelques fortes personnalités au cœur du dossier.

C’est une première partie du problème: il s’agit du PS. Le parti a beau être dans l’opposition au fédéral, il reste au pouvoir à la Région et à la Communauté française. Même si des membres du MR et du cdH ont en quelque sorte été arrosés par ce système, pour accomplir un travail «relativement faible», le PS reste «le» parti du pouvoir dans l’esprit beaucoup de citoyens. Cela explique notamment l’indignation dans la population.

Un deuxième point important: il y a manifestement un problème avec Publifin et son fonctionnement. On n’a sans doute pas été assez loin dans la privatisation des activités de Néthys, tout en conservant la structure d’une intercommunale.

«Électoralement, l’affaire Publifin risque de faire très mal»
Michel Hermans, politologue à l’ULg. ÉdA

Il va donc falloir choisir, à présent: soit on fait des affaires, soit on gère une intercommunale?

Soit on maintient les intercommunales, même si une réforme sera nécessaire, avec moins de structures, plus de transparence, etc. Soit on privatise tout, ce qui pose par contre un problème aux communes, qui ont besoin d’aller chercher l’argent là où elles peuvent.

Après, il y a peut-être une solution intermédiaire à envisager, plus claire, plus nette, avec un système où Nethys exerce un pouvoir de contrôle, sans s’occuper des affaires de Voo, dont la vocation est vraiment commerciale. Les autres activités, telles que la presse écrite (NDLR: Nethys et l’actionnaire de L’Avenir, de Moustique et de quotidiens français) peuvent-ils relever du public? On peut toujours en discuter.

Ce n’est pas simple, en réalité. Regardez le concurrent de Voo, à savoir Proximus. Quel est son actionnaire majoritaire? L’État belge, le public donc. On se retrouve face à une situation complexe.

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La position de force du PS est surexploitée par certains de ses représentants locaux qui, pour asseoir leur pouvoir tout en satisfaisant aux exigences légales, ont donné satisfaction aux concurrents politiques: le MR et le cdH.

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Ce qui rend les choses encore plus compliquées, c’est la position dominante du PS quasi partout en Wallonie. Cela lui donne une position de force, surexploitée par certains de ses représentants locaux qui, pour asseoir leur pouvoir tout en satisfaisant aux exigences légales, ont donné satisfaction aux concurrents politiques: le MR et le cdH.

Faut-il tout privatiser? Je ne le pense pas. Mais si on ne privatise pas, il convient de rémunérer les gens pour leur travail, pas pour ne rien faire. On paie des gens avec un salaire fixe, parce qu’ils y consacrent 100% de leur temps de travail. Pour les administrateurs, on fonctionne avec des jetons de présence qui restent décents.

Ce qui marque l’opinion, c’est qu’il s’agit ici d’échevins, de bourgmestres, de conseillers communaux. Des élus censés être proches des citoyens, non?

C’est tout le problème du cumul et du non-cumul des mandats. Si on est échevin ou bourgmestre, doit-on exercer cette fonction à temps plein? Pour les conseillers communaux, c’est autre chose évidemment. Il est logique que les communes soient représentées dans ces intercommunales, qu’elles s’intéressent à ce qui s’y passe, puisque ça les concerne.

Au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), dont je fais partie (et où les jetons de présence sont sans commune mesure avec les montants dont parle chez Publifin), il y a des gens extérieurs au monde politique. Des gens qui connaissent les matières. Ils viennent, ils restent aux réunions et ils travaillent.

Faudrait-il ouvrir ces assemblées générales ou comités de secteur à des experts? À Liège, le professeur Damien Ernst (ULg) est par exemple spécialisé dans les énergies…

Voilà un bon exemple, oui. Des experts, rémunérés de façon correcte évidemment, qui ne sont pas payés pour se contenter d’assister (ou ne pas assister) à des réunions. Mais Nethys, en particulier, est une société façonnée en grande partie par Stéphane Moreau. A-t-il envie de modifier son fonctionnement?

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C’est une société performante, qui dégage un chiffre d’affaires conséquent. On pourrait le féliciter pour cela. Mais son fonctionnement pose problème.

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Reconnaissons par contre que c’est une société performante, qui dégage un chiffre d’affaires conséquent. D’une certaine manière, on pourrait le féliciter pour cela. Mais son fonctionnement pose problème. Et les gens des différents partis ont en quelque sorte été «arrosés» pour ne pas trop se poser de question. Mais ce n’est pas la mafia, soyons clairs.

Vous ne tenez donc pas les mêmes propos que François Gemenne, qui évoquait une «structure mafieuse»?

Il y a peut-être un énorme problème avec Publifin, mais pour que ce soit mafieux, il faut que ce soit illégal. A priori, ce n’est pas le cas ici. Si on parle de mafia, il faut apporter des preuves. Ici, on est face à une société anonyme, Néthys, et face à une intercommunale, Publifin, qui a besoin d’être réformée.

Les choses ne sont pas simples. Ceux qui sont à la manœuvre proviennent essentiellement du PS. Les autres disent ne pas avoir eu le choix. Oui et non, en fait. Parce qu’on pouvait faire éclater ce scandale plus tôt. Je rappelle que Janine Wathelet a démissionné de Tecteo en 2013, en dénonçant son opacité.

Mais cela n’a pas changé grand-chose…

Entre-temps, la donne a changé. Le PTB mange dans l’écuelle du PS. Les réseaux sociaux permettent aussi de diffuser plus rapidement les informations, de les faire remonter jusqu’aux médias.

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Manifestement, le PS est très ennuyé par ce qui se passe.

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Manifestement, le PS est très ennuyé par ce qui se passe. La classe politique n’a pas réagi avec suffisamment d’intelligence pour répondre à la réaction de l’opinion publique. J’observe que ça bouge un peu, avec la sortie de Laurette Onkelinx (NDLR: l’interview a été réalisée ce jeudi soir) qui demande à Moreau de quitter Nethys. N’est-ce pas le mayorat d’Ans qu’il devrait quitter?

«Électoralement, l’affaire Publifin risque de faire très mal»
Le siège de Nethys et de Publifin, rue Louvrex à Liège. BELGA Sophie KIP

Finalement, les affaires commerciales, c’est ce qu’il fait le mieux?

Sans doute oui. Il lui a déjà été demandé de choisir, il ne l’a pas fait. Mais les activités de Nethys ont évolué et l’opinion publique demande des comptes. Pourquoi donc aller acheter le journal Nice Matin? Pour faire des affaires, de l’argent. C’est très bien en soi, mais ici, le politique est impliqué. Il y a un mélange des genres.

On a beaucoup parlé des lampistes qui démissionnent, de la posture de Paul Furlan. Mais n’est-ce pas tourner autour du pot? N’est-ce pas simplement le cas Stéphane Moreau qui pose problème, avec André Gilles et quelques autres?

Tout à fait. Le problème, c’est aussi ce que représente Stéphane Moreau dans l’opinion publique. Il reste l’exécuteur de Michel Daerden dans l’esprit des gens, le type sans foi ni loin qui a tué le père. Lorsqu’on observe la Fédération liégeoise du PS, on ne sait pas très bien dans quel clan il se situe, il reste discret. Mais il est incontestablement un homme puissant, qui a fameusement développé ses activités. Ce qui interpelle, c’est ce mélange d’homme politique et d’entrepreneur… membre du PS de surcroît.

Symboliquement, c’est important?

Dans l’esprit de pas mal de militants, le PS reste le parti censé défendre les ouvriers. Et puis c’est le PS, avec cette image de parti du pouvoir qui lui colle aux basques. À la décharge de Stéphane Moreau, je dirais que s’il était membre d’un autre parti, la polémique serait peut-être moindre.

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Ce qui interpelle, c’est ce mélange d’homme politique et d’entrepreneur… membre du PS de surcroît.

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Je repense à cette vidéo où il prononce un discours et s’adresse à des délégués FGTB: «C’est moi qui parle!». La FGTB est quand même censée être de la même famille politique, même si beaucoup se sont tournés vers le PTB.

En termes d’action commune, ça ne le fait pas…

Pas du tout, non. Les répercussions sur l’opinion publique sont fortes. Tout cela est très mal vu. Pourtant, je suis persuadé qu’il se dit «on me critique, mais regardez comme j’ai fait fructifier mon entreprise. Regardez l’emploi que nous fournissons».

«Électoralement, l’affaire Publifin risque de faire très mal»
L’affaire Publifin pourrait s’avérer désastreuse pour le PS liégeois, en termes électoraux. BELGA

Chacun pense aux élections communales d’octobre 2018. L’affaire Publifin pèsera-t-elle?

2018, c’est l’année prochaine, c’est vraiment proche. En termes électoraux, l’affaire Publifin risque de faire très mal. Dans certaines USC (Unions socialistes communales), la colère doit monter, les militants s’inquiètent sans doute.

Les sanctions pourraient être de trois ordres. Il y a l’aspect judiciaire, premièrement. Mais a priori, on n’est pas dans l’illégalité. Deuxièmement, en interne au PS, Di Rupo va vouloir nettoyer les écuries d’Augias.

À la Fédération liégeoise du PS, ce ne sera pas simple…

Non. Le PS liégeois n’aime pas qu’on se mêle de ses affaires. Un démineur sera-t-il envoyé, comme Magnette à l’époque à Charleroi? Mais qui? Comment? Un Liégeois? C’est compliqué, le parti n’a pas beaucoup de cartouches.

Électoralement, cela va peser, donc?

La troisième sanction sera la plus lourde. Ce sera celle de l’électeur. Le PS se trouve face à une opinion publique vraiment remontée, c’est assez rare d’observer cela à un tel degré. On l’observe notamment sur les réseaux sociaux. Même à l’intérieur du PS, les militants s’expriment.

Il faut s’attendre à ce qu’il y ait des dégâts. Je ne vous fais pas un dessin: c’est le PTB qui en sortira grandi. Quand Raoul Hedebouw entrera dans l’arène, le PS va en prendre pour son grade. Je pense que ça va faire mal.

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Il faut s’attendre à ce qu’il y ait des dégâts. Je ne vous fais pas un dessin: c’est le PTB qui en sortira grandi.

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