MOLENBEEK

«De la bière, du thé et de la scène» dans l’ancien immeuble des Abdeslam

«De la bière, du thé et de la scène» dans l’ancien immeuble des Abdeslam

Confronté au manque de diversité dans les institutions culturelles bruxelloises, Mohamed Ouachen a décidé d’ouvrir lui-même ce lieu qui lui fait défaut. EdA - Julien RENSONNET

Un café-spectacle ouvrira le 22 mars sur la place Communale de Molenbeek. Ce Brass’Art s’offrira au stand-up, à la musique et aux arts numériques. Lié «en live» aux réseaux sociaux, il veut aussi former les jeunes artistes. Et faire oublier le passé symbolique du lieu. Un seul mot d’ordre: «diversité».

Pas d’alcool sur la place Communale de Molenbeek? Le cliché est aussi profondément ancré que l’œuvre souterraine qui «orne» l’emblématique centre de la commune bruxelloise. «Pourtant, n’importe qui peut s’acheter une cannette de Cara au night-shop du coin ou boire un verre à deux pas, à La Chope», raille l’échevin des Propriétés communales Karim Majoros (lire ci-dessous).

Pourtant, l’idée de s’offrir une petite mousse locale sur le grand quadrilatère pavé offre au Brass’Art une exposition médiatique monstre. La plupart des milliers d’initiatives culturelles nées chaque jour dans la capitale n’oseraient en rêver. Et ces relais dans la presse sont encore accentués par le poids du lieu: Le rez commercial qui ouvrira en mars jouxte l’ancien appartement de la famille Abdeslam, tristement célèbre.

 

 

Ouverture le 22 mars

«De la bière, du thé et de la scène» dans l’ancien immeuble des Abdeslam
L’initiateur du Brass’Art voulait d’abord ouvrir le 21 mars, au printemps. EdA - Julien RENSONNET
Ne nous voilons pas la face: c’est aussi cette symbolique forte qui nous fait prendre contact avec Mohamed Ouachen, l’initiateur du lieu. Lui-même n’y échappe pas. «Je voulais ouvrir avec le printemps, le 21 mars. Je trouvais l’image belle. Mais beaucoup de voix m’ont poussé à postposer au lendemain, au 22 mars et à l’anniversaire des attentats. Je me suis rangé à cet avis», confesse l’enthousiaste comédien à l’étage de son nouveau bureau. «Moi, mon truc, c’est la diversité. Je voulais juste un endroit dédié, ouvert à tous les arts de la scène et à tous les publics. Alors peu importe si le message est transformé: je suis droit dans mes bottes. Et fidèle à mes convictions».

Ses convictions, c’est que «les artistes sous le radar, qui gravitent en marge du monde culturel bruxellois, de ses institutions, sans attachés de presse, n’ont nulle part où s’exprimer». D’où un «manque catastrophique» de diversité. «Ces artistes talentueux n’existent pas, car les directeurs de théâtre ou les programmateurs ne se déplacent pas». Ce ronron en vase clos, l’homme en fait l’expérience quotidienne. «Avec notre plateforme Diversité sur Scènes, on crée des événements. On a existé en radio. On se produit surtout côté néerlandophone, comme à la Pianofabriek. On a pu loger 3 ans à l’Espace Magh aussi. Mais depuis 2 ans, on cherche un lieu».

«De la bière, du thé et de la scène» dans l’ancien immeuble des Abdeslam
Le Brass’Art se situera à gauche, au N°28. Ensuite, les deux autres rez-de-chaussée, propriété de la Commune de Molenbeek, s’y adjoindront pour devenir un espace unique. EdA - Julien RENSONNET

Stand-up en scène ouverte

«De la bière, du thé et de la scène» dans l’ancien immeuble des Abdeslam
Perceuse en main, Mohamed Mesbahi assurera la restauration d’un lieu que ce musicien contribuera aussi à mettre en musique. EdA - Julien RENSONNET
Alors que ce rez de la Commune de Molenbeek ait une «histoire» ou pas, Mohamed Ouachen s’en moque. Il saute sur l’occasion, défend son projet et obtient un bail d’occupation précaire d’un an. Pas de loyer, mais il faut financer les travaux. D’où le crowdfunding lancé début 2017, et les pistes suivies dans les circuits habituels pour décrocher des financements. Après, le Brass’Art aura un an pour convaincre. Et s’insérer dans le projet qu’envisagent les autorités communales (lire ci-dessous).

Outre un petit espace horeca «où on boira des bières et du thé à la menthe», une scène s’ouvrira au théâtre, à l’impro, aux jams musicales, à la soul, à la poésie «en quatre langues» ou au stand-up. Ce dernier pourrait devenir la vitrine de la maison. «Le stand-up, c’est accessible et populaire. On n’a besoin que d’une scène. Et des jeunes qui en font, y en a un paquet à Molenbeek. On voit bien des soirées “scène ouverte” avec des débutants, qu’on coacherait au long de l’année. Puis un invité un peu connu en deuxième partie de soirée. Ça sera le “ Molenbeek Comedy Club ”». Des débats sur la mixité urbaine, «pour réfléchir ensemble», et des formations et stages, «des marionnettes aux ateliers vidéo», devraient combler les congés scolaires. «Une sale saison se profile déjà, ah ouais. Le gros bazar, quoi!», sourit le porteur du projet.

Uberisation

«De la bière, du thé et de la scène» dans l’ancien immeuble des Abdeslam
Pour Mohamed Ouachen, «le monde s’uberise et les politiques doivent lâcher leurs espaces vides aux citoyens». EdA - Julien RENSONNET
Le Brass’Art se fonde sur un second pilier: le numérique. Le comédien tend les bras vers les briques où une perceuse l’oblige à crier. «On y projettera les vidéos. Notre mur Facebook défilera juste à côté, en live. On est à l’âge du numérique. Quand on s’ennuie, on n’allume plus la télé, on se branche sur Facebook pour voir ce qui se passe ou ce qu’on pourrait faire. Il faut s’y mettre pour toucher un public jeune, convaincre ceux qui ne sont pas là de venir. Et puis, ce sont les réseaux sociaux qui nous permettent de lever des fonds. Ou qui lancent des humoristes aux vidéos YouTube vue des milliers de fois.»

«De la bière, du thé et de la scène» dans l’ancien immeuble des Abdeslam
L’électricien qui aide à la rénovation travaille bénévolement, comme beaucoup d’autres sympathisants du Brass’Art. EdA - Julien RENSONNET
On le comprend, Brass’Art veut brasser. Pas de la bière, mais les cultures. «Le but, c’est vraiment que les gens parlent. Confrontent leurs préjugés, leur façon de voir le monde. Notre force, c’est la diversité des publics: des Flamands d’Anvers et des jeunes des quartiers». Surtout, le Molenbeekois ne veut pas laisser les clefs de sa commune à d’autres. «Cette place Communale, c’est comme “la Grand-Place” de Molenbeek. Les habitants doivent se l’approprier. Il ne faut pas l’offrir aux entrepreneurs extérieurs pour refaire Dansaert ou Saint-Géry. À l’heure de l’“uberisation”, les politiques aussi doivent apprendre à lâcher ces endroits morts, ces espaces vides, aux artistes et aux riverains».

Ceux-là sont motivés. L’électricien qui tire les fils au N°28 «offre 3 jours de congé pour faire les travaux».

 

«On ne s’est pas posé de questions sur le passé du lieu»

«De la bière, du thé et de la scène» dans l’ancien immeuble des Abdeslam
Karim Majoros (Ecolo) annonce que le cahier des charges pour l’espace de 130m2 qui s’installera en 2018 n’est pas encore bouclé. EdA - J. R.
Karim Majoros, vous êtes échevin molenbeekois des Propriétés communales (Ecolo). Vous envisagez davantage que Brass’Art dans cet espace?

Un permis d’urbanisme doit être délivré pour relier les trois rez-de-chaussée en un seul. 450.000€ sont prévus au budget pour ces travaux. L’espace de 130m2 sera un lieu horeca, mais pas seulement, qui ouvrira début 2018. À ce titre, le Brass’Art est un laboratoire qui nous permettra de tester la dynamique, ce qui fonctionne bien et moins bien. Sur cette base, on rédigera le cahier des charges pour trouver les exploitants.

Des pistes déjà?

On ne veut pas uniquement savoir ce qu’ils mettront sur la carte: il s’agit de réussir un brassage entre riverains, Bruxellois et touristes. Et d’assurer de l’animation. Mais pour l’instant, on ne veut rien figer. D’autant qu’on vient d’attribuer une autre surface commerciale à un horeca, juste en face, dans le nouveau bâtiment jaune de la rue Comte de Flandre.

«De la bière, du thé et de la scène» dans l’ancien immeuble des Abdeslam
Les trois rez-de-chaussée seront réunis en un seul. EdA - Julien RENSONNET
On a beaucoup écrit sur cette idée de «boire de l’alcool» place Communale...

Ça paraît révolutionnaire, mais il y des options à deux pas. La Chope sert des bières spéciales, la Rose Blanche de l’ouzo, on peut acheter des canettes au night-shop et il y a des cafés chaussée de Gand. Bien sûr, c’est intéressant d’avoir cet horeca à ce coin de place. Mais en soi, je ne connais personne qui entre au café en se disant «chouette, je vais pouvoir boire une bière». À part peut-être les alcooliques... Non, on va au café pour l’ambiance. Les porteurs du projet Brass’Art l’ont bien compris: ils serviront du stoemp et des pâtisseries marocaines, de la bière et du thé. C’est ça la diversité!

Il y a aussi le passé récent du lieu et sa symbolique forte: Brass’Art n’attire-t-il pas l’attention pour des mauvaises raisons?

Je n’y ai pas réfléchi. Ces rez-de-chaussée se sont vidés récemment parce que les bureaux de chantier des architectes et ingénieurs qui travaillaient sur le projet voisin ont quitté les lieux. On ne s’est pas posé de questions en pensant aux familles des terroristes présumés qui auraient pu y habiter. Faut-il surfer sur ça pour créer une dynamique positive? Même s’ils inaugurent le 22 mars, je ne pense pas que ça soit le cas.

«De la bière, du thé et de la scène» dans l’ancien immeuble des Abdeslam
Majoros: «Boire une bière sur la place Communale de Molenbeek? Ça n’a rien d’exceptionnel». EdA - Julien RENSONNET