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Le rapport des renseignements US sur l’ingérence russe en 5 points

Le rapport des renseignements US sur l’ingérence russe en 5 points

Poutine a-t-il fait en sorte que Trump soit élu? Le FBI, la CIA et la NSA le pensent. Trump relativise. AFP

Le rapport cosigné par la CIA, le FBI et le CIA a été publié dans une version amputée des informations classées secrètes. Voici les principales conclusions des services de renseignement américains.

Dans le rapport déposé le 29 décembre au président Obama et publié sur le web hier dans une version amputée des informations classées secrètes, le FBI et la CIA dénoncent avec certitude une «intention russe d’influencer l’élection présidentielle américaine» (et non l’impact de cette campagne d’influence russe, qui ne peut être prouvé à l’heure actuelle). La NSA est moins certaine et affiche une confiance modérée quant à ces conclusions. La nature des sources peut expliquer la divergence entre les trois agences: le FBI et la CIA se basent sur des sources humaines (en clair: des informations obtenues par des espions), alors que la NSA juge sur des signaux et indices tangibles (e-mails, surveillance téléphonique, etc.)

1. Poutine en a fait une affaire personnelle

Entaché par les Panama Papers et par le scandale du dopage organisé en Russie, le président russe a considéré ces scandales comme une entreprise américaine de jeter l’opprobre sur sa personne. Il décide de contre-attaquer et discréditer les États-Unis, qui apparaîtraient ainsi hypocrites.

Il en fait également une affaire personnelle entre lui et Hillary Clinton, qu’il juge responsable des manifestations anti-gouvernement de 2011 en Russie. Il visera donc la confiance des citoyens américains en leur processus démocratique et la réputation de l’ex-Secrétaire d’État, minant son éligibilité et sa potentielle présidence.

Au fil de la campagne, il est apparu que Trump ferait un bon allié du Kremlin. L’entreprise de dégradation du clan démocrate se transforma alors en promotion du candidat républicain. Dans les derniers jours de la campagne, alors que la victoire de Clinton semblait très probable, le but de la Russie était plutôt de dénigrer la future administration Clinton.

Des «trolls» et des blogueurs se tenaient prêts pour une campagne de propagande massive, intitulée #DemocracyRIP. Ils ont, comme tout le monde, été surpris du résultat. Le Washington Post évoque d’ailleurs des messages d’autocongratulation de dignitaires russes le matin de l’élection, qui figureraient dans le rapport complet.

2. Une propagande tentaculaire, main dans la main avec WikiLeaks

Les renseignements américains voient les efforts russes d’influencer l’élection comme un effort «multifacettes». Le Kremlin aurait actionné plusieurs leviers pour semer le trouble dans ses intentions: ses agences de renseignement, ses médias (Russia Today et Sputnik principalement), des personnalités du web et des acteurs tiers. Cette campagne d’influence est un effort sur la durée, qui «remonte aux républiques soviétiques». Selon les renseignements américains, cet aspect «multifacettes» est un moyen de nier son implication dans les affaires d’un pays étranger. Comme la Russie l’a fait en Ukraine en 2014, quand elle a nié publiquement son ingérence.

Ainsi, les services russes auraient mené des opérations de hacking contre les deux principaux partis politiques américains. Ces cyberattaques auraient permis à la Russie de voir dans le jeu politique des rivaux démocrates et républicains en 2015 et 2016. Les données collectées du Comité National Démocrate (DNC) auraient été livrées à WikiLeaks.

Le fondateur de la plateforme, Julian Assange, réfute avoir reçu ces informations de la Russie. Selon lui, la source est Guccifer 2.0, un hacker roumain. Ce ne serait qu’une fausse identité utilisée par les services secrets russes, selon les trois agences américaines. Dupé, Julian Assange n’en deviendrait pas un menteur. La collaboration accrue entre WikiLeaks et le média Russia Today, financé et dirigé par le pouvoir russe, corrobore cette hypothèse. Moscou aurait choisi WikiLeaks pour sa réputation d’authenticité.

3. Ce n’est que le début

Cette activité russe est la plus importante à ce jour. Jusqu’en 2012, l’activité des renseignements russes lors des campagnes électorales se limitaient à récolter des informations pour anticiper la politique et la diplomatie américaines. En 2016, le Kremlin a pour la première fois eu l’intention d’influencer le processus démocratique américain.

Cela ferait donc un précédent sur lequel le Kremlin se basera pour les futures élections dans le monde. L’appel d’Obama, fin décembre, à une réaction internationale témoigne de cette conclusion alarmante de ses services.

4. Ce que Trump en pense

Vendredi, le président élu s’est entretenu avec les cosignataires de ce rapport. Il ne nie pas la tentative d’influence russe, mais relativise. «Il n’y a eu absolument aucun impact sur le résultat de l’élection», a-t-il insisté, semblant en outre reprocher aux démocrates les vulnérabilités de leurs systèmes informatiques. Trump voit derrière ce rapport une tentative de miner sa victoire: «La Chine, assez récemment, a piraté 20 millions de noms de l’administration», a encore dit le milliardaire au New York Times dans une interview vendredi matin. «Pourquoi personne n’en parle? C’est une chasse aux sorcières politique».

Néanmoins, il a promis de renforcer la sécurité informatique de son administration dans les 90 premiers jours de sa présidence.

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5. Russia Today se moque du rapport

«Clinton est très efficace pour se discréditer toute seule, elle n’a pas besoin de l’aide de Poutine.» Cette citation débordante de moquerie n’a pas tardé de faire le titre d’un article de Russia Today, quelques heures après la publication du rapport. Elle provient de Larry Johnson, un officier de la CIA à la retraite peu avare de déclarations au vitriol.

«Ce n’est pas Poutine qui a mis le serveur privé des e-mails dans la salle de bains», lance l’ex-officier. «Ce n’est pas lui qui a utilisé un compte de messagerie privé pour des affaires d’État. C’est Hillary Clinton, et elle n’a pas cessé de mentir à ce propos. Le fait d’insister là-dessus ne fait pas de vous un agent du Kremlin. […] On peut rire de la situation, mais c’est une affaire sérieuse car elle montre à quel point nos services de renseignement sont tombés bien bas.»

Larry Johnson revient sur le manque de données dans le rapport (bien qu’il n’ait lu que sa version incomplète): «Je ne crois pas qu’ils aient gardé les informations sensibles pour eux, car il n’y en a certainement pas. Il n’y a pas de faits derrière ces conclusions, rien que des déductions. Ça se voit au langage qu’ils utilisent: ‘nous pensons que…’, ‘on déduit que…’ Alors qu’ils diraient ‘selon des sources concordantes…’ s’ils avaient des informations solides.» Le fait que la NSA ne soit pas aussi certaine que le FBI et la CIA est aussi épinglé: «La NSA est la seule agence qui pourrait avoir des informations concluantes, et elle est la moins catégorique des trois…»

Enfin, le média russe met les accusations de propagande qui la visent sur le dos de la jalousie des médias américains. Leur interlocuteur, ancien collaborateur des chaînes câblées américaines, conforte le média russe dans cette idée en applaudissant son objectivité. À côté, les médias américains «propagandistes» pâlissent devant cet «exemple de journalisme» qu’ils accusent de fautes dont ils sont eux-mêmes coupables.