MOLENBEEK

ARCHIVES | Quand le monde se dessinait depuis Molenbeek

Dès 1825, Philippe Vandermaelen a édité un «Atlas Universel» au retentissement mondial. On voit ici le feuillet consacré au Canada et au Michigan. L’Atlas Universel bruxellois est en effet le premier à cartographier des USA à peine nés. KBR / Bibliothèque royale de Belgique / Marguerite Silvestre

Les premières cartes complètes de la Belgique, des USA ou de l’Océanie ont été dessinées... à Molenbeek. Elles sont l’œuvre de Philippe Vandermaelen, riche marchand et géographe autodidacte. Outre des atlas, l’homme a aussi pensé le savoir universel et fondé un centre où se pressaient les têtes couronnées. Un livre retrace le destin incroyable de cette célébrité de 1830 tombée dans l’oubli.

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À chaque époque ses vedettes. La nôtre vient d’élire comme président des USA un milliardaire qui qualifie Bruxelles de « trou à rats ». Pourtant, en 1825, c’est de Bruxelles qu’un autre homme richissime a dessiné la première carte complète d’États-Unis tout juste portés sur les fonts baptismaux. L’histoire a de ces ironies...

Alors que la Belgique n’est pas encore née, Philippe Vandermaelen est mondialement connu. Fils d’un riche savonnier, lui-même marchand établi de produits pharmaceutiques et chimiques depuis la rue des Pierres, cet homme s’érige en précurseur de Google Maps. Dès 1825, ce passionné de géographie édite en effet le premier «Atlas Universel» à échelle identique. Europe, Amériques du Nord et du Sud, Océanie et Afrique s’y feuillettent au 1/1.640.000e «alors que d’habitude, dans les Atlas de l’époque, l’Europe prenait 10 pages et les deux Amériques une seule».

Marguerite Silvestre publie aujourd’hui la biographie saisissante de ce scientifique autodidacte méconnu. L’historienne, conservateur de la section des Cartes & Plans de la Bibliothèque royale de Belgique, y qualifie Vandermaelen de «Mercator de la jeune Belgique». Car dès 1830, c’est ce Bruxellois passionné qui, depuis un domaine molenbeekois transformé en cité des sciences où se pressaient têtes bien faites couronnées, cartographie nos régions nouvellement unifiées. Une prouesse remarquée puisque «l’Ardenne était alors moins connue que les Alpes ou que les Andes», notera même un commentateur en 1873.

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En 1830, Philippe Vandermaelen s’applique à ériger l’Établissement géographique de Bruxelles dans le domaine de campagne de sa famille à Molenbeek. L’école y attenant accueillera aussi des jeunes gens modestes: le riche marchand se voulait aussi philanthrope. KBR / Bibliothèque royale de Belgique / Marguerite Silvestre

«Il n’avait pas besoin de voyager»

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Vandermaelen se voulait universaliste. Mais il s’est heurté à l’évolution des technologies. KBR / Bibliothèque royale de Belgique / Marguerite Silvestre
Marguerite Silvestre, vous achevez un travail de 25 ans sur Philippe Vandermaelen que vous décrivez comme le «Mercator de la jeune Belgique». Pourquoi son «Atlas Universel», publié en 1825, est-il si exceptionnel?

C’est alors la première fois qu’on représentait tous les continents en leur donnant autant d’importance et la même échelle que l’Europe. L’Amérique du Sud, l’Australie, du moins ses côtes, y apparaissaient avec un niveau de détails inédit. C’est aussi la première fois que les USA sont cartographiés en entier, de même que l’Océanie. Quand la papauté a installé ses vicariats dans le Pacifique, elle s’est appuyée sur l’Atlas de Vandermaelen. L’ouvrage se vend à 1000 exemplaires, dans les cours aristocratiques, les universités. Et fait de son auteur une célébrité mondialement connue.

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Un détail de la carte «Michigan» de l’»Atlas Universel». KBR / Bibliothèque royale de Belgique / Marguerite Silvestre
D’où venaient ses connaissances?

Vandermaelen s’est formé sur le tas en lisant énormément et, sans doute, en s’offrant des cours particuliers, de mathématiques notamment. Né dans une famille riche, il commence par collectionner livres et cartes. Puis, via ses contacts commerciaux, rassemble tout ce qu’il peut trouver comme rapports officiels. Il dépense des fortunes. Je sais par exemple qu’il a emprunté 100.000 francs or à sa mère: de quoi s’offrir un petit château.

Travaillait-il en équipe?

Il s’associe d’abord avec un lithographe et applique pour la première fois la lithographie aux cartes. Elle était jusque-là réservée aux partitions musicales et aux magazines de mode. La litho fait baisser les coûts de production par rapport à la gravure sur cuivre. Avec un dessinateur, il produit ses cartes sur deux ans.

Voyageait-il?

Je ne connais rien ou presque de ses voyages si ce n’est quelques visites à Paris et en Belgique. Mais il n’avait pas besoin de voyager car il fonde en 1830 l’Établissement géographique de Bruxelles. Il y réunit toutes les sources nécessaires à ses cartes. Il s’y attache énormément, y vit presque reclus. Il refuse toutes les mondanités, comme une invitation à la cour de Saint-Pétersbourg pour cartographier l’Empire de Russie.

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On venait de très loin pour visiter l’Établissement géographique de Bruxelles, à Molenbeek. D’après Marguerite Silvestre, il faisait partie de «ce qu’il fallait voir». Mais rien ne subsiste de ce parc formidable enrichi de serres et de laboratoire, si ce n’est le nom d’une rue. KBR / Bibliothèque royale de Belgique / Marguerite Silvestre

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Le fonds Vandermaelen de la Bibliothèque royale conserve encore les quelque 4 millions de fiches éditées par Vandermaelen et ses équipes. KBR / Bibliothèque royale de Belgique / Marguerite Silvestre
Vous décrivez l’Établissement comme «un cénacle d’intellectuels», le «centre scientifique le plus actif de Bruxelles».

L’endroit est conçu comme un centre fédérant les sciences naturelles et la géographie, soit tout ce qui permet d’étudier la Terre. Des laboratoires, une école, un jardin, des serres, une bibliothèque, des salles d’archives, des collections de plantes rares et d’outre-mer ou un musée y sont créés.

Molenbeek devient-elle alors une «capitale scientifique»?

On venait de très loin pour visiter l’endroit. Tous les «touristes» qui transitaient à Bruxelles y passaient. Ça faisait partie de «ce qu’il fallait voir». Les scientifiques, les militaires, les cartographes, venaient y consulter les documents amassés. La jeune cour belge et le Roi de France y sont des habitués.

Comment l’endroit recensait-il ses connaissances?

Vandermaelen y avait développé un système universel central basé sur des fiches. Elles permettaient de remonter à la source, un journal, un périodique, un livre, à propos d’un sujet. 120 employés et des étudiants y travaillaient. 4 millions de ces fiches étaient conservées dans de petites boîtes bleues (ci-contre). Vandermaelen y a œuvré jusqu’à sa mort.

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La rue Vandermaelen actuelle, à Molenbeek. Elle menait au domaine Vandermaelen en 1830. KBR / Bibliothèque royale de Belgique / Marguerite Silvestre
Que reste-t-il de cet Établissement?

Rien! On ne conserve que la rue Vandermaelen, qui relie le canal à la place Communale. C’était la drève qui menait au domaine. En 1830, Molenbeek est une banlieue de Bruxelles où les familles riches tiennent leurs maisons de campagne. C’est dans la propriété parentale que Vandermaelen développe son projet. Qui courrait jusqu’à la chaussée de Gand.

Depuis Molenbeek, Vandermaelen assiste à la fondation de la Belgique. Qu’il est forcément le premier à cartographier.

Après son Atlas Universel, il dresse un grand atlas de l’Europe. L’ouvrage, offert au shogun japonais en 1844, tombe cependant assez mal car l’Europe est touchée par des révolutions. C’est le cas en Belgique, à laquelle Vandermaelen offre deux cartes au 1/20.000, les plus détaillées au monde.

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Un détail d’une carte de la province du Luxembourg. KBR / Bibliothèque royale de Belgique / Marguerite Silvestre
Peut-on voir en Vandermaelen un ancêtre de Google, au sens où un privé met son expertise au service d’un état?

En son domaine, le géographe assure en tout cas le relais de l’État neuf et désargenté jusqu’à la naissance de l’ancêtre de l’IGN. Il établit ses cartes topographiques de la Belgique à la demande du Gouvernement d’alors. Elles servent pour l’industrie, le chemin de fer, les routes, les mines, les canaux...

Universaliste, l’homme veut aussi construire un réseau de connaissances mondial. Précurseur, il a la vision d’un «proto-internet».

Il cherche à échanger les savoir avec ses réseaux du monde entier mais il arrive trop tôt et n’est pas écouté. Le fait qu’il reste ancré dans son établissement, refusant les mondanités, ne l’a pas aidé. Il n’a jamais terminé son dictionnaire. Bien sûr, il est aussi victime des avancées technologiques de son temps, qui rendent chimériques l’ambition, pour un seul homme, d’embrasser tous les savoirs.

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L’Établissement géographique de Philippe Vandermaelen courrait du Canal à la chaussée de Mons. Il comprenait un parc et des serres qui logeaient des espèces exotiques. KBR / Bibliothèque royale de Belgique / Marguerite Silvestre

 

POUR ALLER PLUS LOIN

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KBR / Bibliothèque royale de Belgique / Marguerite Silvestre
+ «Philippe Vandermaelen, Mercator de la jeune Belgique», Marguerite Silvestre, Bibliothèque royale de Belgique, 2016, 568 p., 52€.

+ LISEZ l’article entier sur le site de Brussels Studies | SILVESTRE, Marguerite, 2016. «Philippe Vandermaelen, Mercator de la jeune Belgique», In: Brussels Studies, Numéro 106, 14 novembre 2016, www.brusselsstudies.be

+ L'Atlas Universel de Philippe Vandermaelen est consultable en ligne depuis le site de l'université de Princeton, aux Etats-Unis.


+ Consultez ici les cartes en version détaillée: cliquez sur chacune d'elles pour l'agrandir

L'Atlas Universel de 1825: USA (Michigan et Canada) et Russie (Crimée)











 

Les mines et chemins de fer

 

 

 


 

Bruxelles (1842)

La province du Luxembourg (1860)