SERAING

La fin du «HF6», entre amertume et espoir pour les Sérésiens

La fin du «HF6», entre amertume et espoir pour les Sérésiens

Photo d’archive BELGA

Les riverains du haut-fourneau n°6 seront nombreux à assister à son dynamitage vendredi, avec l’espoir que cette fin amère coïncide avec le début d’une ère nouvelle.

Trônant au cœur de ce paysage industriel depuis 57 ans, le haut-fourneau n°6 de Seraing vit ses dernières heures. Celui qui sera dynamité ce vendredi à 15 heuresa, certes, perdu de sa superbe, mais n’en demeure pas moins familier dans ce décor en lambeau que les Sérésiens ont pris l’habitude d’arpenter.

Lors de sa première mise à feu en avril 1959, ce géant de fer incarne la toute-puissance de la sidérurgie du bassin liégeois. Plus gros haut-fourneau d’Europe lors son élévation, il est le centre névralgique de cette industrie wallonne qui, depuis l’installation de John Cockerill quelque cent dix-sept ans plus tôt, a marqué l’histoire économique et sociale de l’Europe entière.

La fin du «HF6», entre amertume et espoir pour les Sérésiens
Depuis le haut d’Ougrée, la vue de la Ville de Seraing ne sera plus jamais la même lorsque le haut-fourneau, dans le fond de l’image, aura été détruit. ÉdA

«Des cratères en éruption»

Dans une lettre écrite l’année même de l’arrivée du puissant industriel anglais à Seraing, Victor Hugo relate: «Quand on a passé le lieu appelé la Petite-Flemalle, la chose devient inexprimable et vraiment magnifique. Toute la vallée semble trouée de cratères en éruption. Quelques-uns dégorgent derrière les taillis des tourbillons de vapeur écarlate étoilée d’étincelles; d’autres dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire silhouette des villages; ailleurs les flammes apparaissent à travers les crevasses d’un groupe d’édifices. […] Ce spectacle de guerre est donné par la paix; cette copie effroyable de la dévastation est faite par l’industrie. Vous avez tout simplement là sous les yeux les hauts fourneaux de Monsieur Cockerill. Un bruit farouche et violent sort de ce chaos de travailleurs. […] Les roues, les scies, les chaudières, les laminoirs, les cylindres, les balanciers, tous ces monstres de cuivre, de tôle et d’airain que nous nommons des machines et que la vapeur fait vivre d’une vie effrayante et terrible, mugissent, sifflent, grincent, râlent, reniflent, aboient, glapissent, déchirent le bronze, tordent le fer, mâchent le granit, et, par moments, au milieu des ouvriers noirs et enfumés qui les harcèlent, hurlent avec douleur dans l’atmosphère ardente de l’usine, comme des hydres et des dragons tourmentés par des démons dans un enfer.» (Lettre VII, dans Le Rhin, 1842)

Vestige d’une époque aujourd’hui révolue, il ne crache plus de flamme ni n’émet plus de bruit. Ni le jour ni la nuit. Celui qui autrefois incarnait la dernière phase de la puissance sidérurgique wallonne s’apprête à rendre son dernier souffle.

Il manquera aux riverains

Tout autour, les riverains s’interrogent. Eux pour qui le «HF6» a toujours été un voisin ne peuvent s’empêcher de penser au vide qu’il va laisser. «Il va manquer, c’est certain», évoque Éric, un Sérésien qui s’est exilé aujourd’hui sur les hauteurs de la Ville, du côté de Boncelles. «Si on avait continué à l’entretenir et que tout cela avait été mieux géré, on aurait pu le préserver et y maintenir une activité. Quand ils l’ont fermé, cela a causé la mort de nombreux commerces (NDLR: dont celui d’Éric). Cela a créé de nombreuses pertes d’emploi, c’est une tout autre ambiance aujourd’hui.»

Comme d’autres, Éric fait partie des très nombreuses personnes à Seraing qui ont une histoire directement liée à ce haut-fourneau et à l’industrie sidérurgique. «Ma famille est venue vivre ici, car, à l’époque, il y avait du travail. Aujourd’hui, plus on avance, plus la pauvreté se fait sentir. Les politiciens promettent beaucoup de choses, mais ils ne font jamais rien. Enfin, cela aurait quand même été bien de garder une partie, un souvenir.»

«Il faut créer autre chose»

Au pied du haut-fourneau, dans la rue du Dépôt qui longe le site, le ressenti est un peu différent. Quoique. «Cela fait 43 ans que nous habitons la rue», témoignent Michel Wojas et son épouse Irène. «C’est dire si on a de nombreux souvenirs de son activité. Quand on est arrivé, il y avait des maisons partout. Mais comme l’activité marchait bien, le site s’est étendu. Et maintenant qu’il ne se passe plus rien, tout est mort. Tout est pollué. C’est bien de détruire le haut-fourneau, mais ce qui serait encore mieux, c’est de détruire le gros bâtiment à côté! Mais bon, il n’y a pas que du positif: beaucoup de jeunes cherchent du travail aujourd’hui.»

Pour Rosati, un autre riverain installé depuis une quinzaine d’années, la destruction du haut-fourneau est aussi une bonne nouvelle: «Quand il fonctionnait, tout était sale, il y avait beaucoup de bruits. Depuis qu’il a fermé, c’est déjà mieux. S’ils veulent le détruire pour reconstruire quelque chose de propre, c’est bien. Cela pourrait développer le quartier qui en a bien besoin. C’est bien de le détruire mais c’est important de savoir ce qui va se passer ensuite.»

À deux maisons de là, Christian est du même avis: «Il y a deux ans, quand je suis arrivé dans la rue, ils ont nettoyé la cheminée et tout a explosé (sic) ! Il y avait des trucs en feu gros comme ça (NDLR: il montre son poing) qui sont tombés sur les voitures. Tout avait tremblé, les murs bougeaient. Non, c’est bien de le détruire. Mais à condition de créer quelque chose à la place. Il paraît qu’ils vont faire des magasins, des parkings… On a même entendu dire qu’on sera exproprié. Mais bon, je ne m’inquiète pas, tout ça prendra encore au moins dix ans…»

La fin du «HF6», entre amertume et espoir pour les Sérésiens
Au bout de la rue du Dépôt, à peine camouflé par quelques branches, le site du «HF6» est prêt pour le dynamitage de la structure. ÉdA/Veys

Toujours est-il que les Sérésiens, ce vendredi sur les coups de 15 heures, seront nombreuses et nombreux à mettre le nez à la fenêtre: «C’est clair que je serai dans la rue pour regarder, je ne veux pas manquer ça», ajoute Christian. «De toute façon, nous, on doit paraît-il sortir de chez nous. Des fois que ça s’écroulerait à cause de l’explosion…»

C’est donc empreint de curiosité, d’une pointe d’émotion, d’une certaine appréhension aussi, mais surtout avec l’espoir que cette fin sera synonyme de quelque chose de nouveau pour leur ville et leur quartier que les Sérésiens assisteront à la fin de ce géant de fer, la fin d’une époque. Et le début d’une autre?

La fin du «HF6», entre amertume et espoir pour les Sérésiens
Le soleil brille sur le «HF6» à quelques heures de sa destruction. ÉdA/Veys