SANTÉ

Polluants chimiques: «Il n’est plus acceptable de nous taire»

Polluants chimiques: «Il n’est plus acceptable de nous taire»

L’exposition aux perturbateurs endocriniens représente des risques particulièrement sensibles pendant la grossesse ou l’adolescence. Infertilité, cancer, malformations. … Fotolia/Mikael Damkier

Coup de gueule de près de 100 scientifiques du monde entier: alarmés par la position de l’Europe sur les polluants chimiques, les spécialistes du climat et des perturbateurs endocriniens s’unissent pour réclamer une sorte de GIEC «santé publique».

Ce n’est qu’un exemple mais il est lourd de sens. Dans le corps d’une femme enceinte, on retrouve en moyenne 43 produits chimiques. Certains de ces produits ont un effet sur le système hormonal. On les appelle «perturbateurs endocriniens».

Ils sont à l’origine de cancers divers (sein, testicule, ovaires, prostate). Ils sont aussi responsables de malformations, de troubles du développement du cerveau, de diabète et d’obésité.

«Jamais l’humanité n’a été confrontée à un fardeau aussi important de maladies en lien avec le système hormonal», préviennent près de 100 scientifiques. «C’est une menace mondiale pour la santé.»

Ils signent un texte commun contre la manipulation de la science, contre «les marchands de doute», qui ont déjà miné les débats sur le réchauffement climatique, et pour une réglementation efficace contre ces substances dangereuses.

Perturbateurs endocriniens: c’est quoi?

Ce sont des éléments chimiques capables d’interférer avec le système hormonal (endocrinien). Ils se retrouvent dans notre environnement quotidien, ans notre assiette, dans nos meubles, nos accessoires électroniques: pesticides, cosmétiques, plastiques, peintures, etc.

Pourquoi tacler l’Europe?

Après plusieurs années d’inertie, la Commission européenne a enfin présenté en juin dernier sa définition des perturbateurs endocriniens. Soit la base pour instaurer une réglementation en la matière. Bonne nouvelle? Oui. Inespérée, même. «Ce serait la première au monde sur le sujet», notent les spécialistes scientifiques.

Sauf que… «Dans la pratique, il sera très difficile de reconnaître une substance dangereuse comme perturbateur endocrinien dans l’Union Européenne», s’alarment les scientifiques. Les options réglementaires proposées exigent en effet un niveau de preuve «bien plus élevé que pour d’autres substances dangereuses». Un régime de faveur, qui effraie les signataires du texte. C’est l’occasion ou jamais. Et on passe à côté.

Quelles conséquences?

On l’a dit: ces substances sont capables de mimer les hormones ou de les perturber. Ce qui implique de gros risques sur le développement («des dommages irréparables») «pendant la grossesse ou la puberté, lorsque notre organisme est particulièrement vulnérable», préviennent les scientifiques. Malformations, infertilité et cancers notamment. «Il n’y a pas de controverse scientifique à ce sujet», soutiennent-ils.

Le professeur belge Jean-Pierre Bourguignon fait partie des signataires. Il a pu observer les effets sur les enfants exposés à ces produits. Dont la puberté précoce (voir la vidéo).

Selon plusieurs estimations, le coût des problèmes de santé engendrés par ces produits va de 157 et 288 milliards€/an en Europe.

Que faire?

Parler, alerter, agir, disent les signataires du texte. «Il n’est plus acceptable de se taire. C’est devenu une urgence.»

Et l’objectivité propre aux scientifiques? Compromise? «Ce serait effectivement inquiétant si nos opinions politiques obscurcissaient notre jugement scientifique. Mais ce sont ceux qui nient la science qui laissent leurs opinions politiques obscurcir leur jugement», dénoncent-ils.

«Ceux qui nient la science»: des «marchands de doute», reprend la communauté scientifique, ceux qui ont un intérêt financier à désinformer. A cet égard les scientifiques considèrent que les spécialistes de la santé ont un combat commun à mener avec les spécialistes du réchauffement climatique. Même scepticisme entretenu, mêmes blocages de l’action politique…

Un front commun pour un GIEC «santé»

Et ce n’est pas un hasard si, dans la liste des signataires, on retrouve aussi bien des spécialistes du climat (comme Jean-Pascal van Ypersele, l’autre signataire belge) que des scientifiques des perturbateurs hormonaux.

Les projets de règlements plus restrictifs se heurtent à des intérêts industriels forts.

D’où l’idée de la mettre en place une action commune et coordonnée sur les deux thématiques, en lançant un groupe international d’expertise qui aurait le même statut que le GIEC. De quoi «mettre la science à l’abri de l’influence des intérêts privés. Nous le devons aux générations qui vivront demain».