MUSIQUE

Saule: «Ma ligne de vie et ma ligne d’écriture se sont rejointes

Saule: «Ma ligne de vie et ma ligne d’écriture se sont rejointes

paul rousteau

Quatre ans après le succès surprise de «Dusty Men» – son duo avec Charlie Winston – Saule publie l’éclaircie. Un 4e disque studio inspiré au niveau du son par Arcade Fire et au niveau du texte par une mini-crise de la quarantaine.

Que faire quand on connaît un succès international et que l’on ne s’y attend pas? C’est un peu la question que Saule s’est posée pendant des mois après son album Géant (2012) et le single Dusty Men chanté avec Charlie Winston. Entre pression de la maison de disques et personnelle, il a d’abord choisi la fuite vers d’autres projets. Puis a trouvé la réponse dans L’éclaircie, quatrième album studio au son britannique assumé et à la voix libérée.

Saule, après le succès phénoménal et un peu inattendu de Dusty Men, ce 4e disque a-t-il été difficile à écrire?

Il y a eu une phase de remise en question, en tout cas. Je me mettais une pression moi-même mais aussi le label, surtout en France, où l’on n’a pas enfoncé le clou assez loin selon eux. Donc, ils ont voulu que je revienne très vite avec quelque chose de fort… C’est humain, mais pour moi, c’est une vraie interférence dans mon processus créatif. Cela m’a bloqué.

D’où une sorte de fuite dans de multiples projets…

Oui. Gonzo – qui a été un vrai défouloir -, un spectacle de chansons au Lido pour Franco Dragone où j’ai rencontré Yvan Cassart… Tout ça m’a fait beaucoup de bien. J’ai repris du plaisir à écrire et j’ai écrit une chanson qui s’appelle L’éclaircie, en pensant à la nature et à des gens qui cheminaient au milieu d’une forêt.

Avec en arrière-plan de nombreuses questions…

Qui es-tu à 40 ans mais aussi qui es-tu en tant qu’artiste? Dans Saule, il y a toujours eu une espèce de truc à multifacettes, avec d’un côté l’amuseur (NDLR: Un soir à l’opéra, Le bon gros géant) et puis des choses plus dramatiques (NDLR: Je n’ai personne où aller)… Cet album m’a permis d’aller très loin dans l’identité. Il contient les chansons les plus personnelles que j’ai écrites jusqu’ici. Et au niveau musical aussi, aujourd’hui je m’assume.

Comment cet album a-t-il été construit?

Je me suis dit: on fait ce qu’on a envie. On s’en fout du single ou autre… Et là, bizarrement, m’est venue l’idée de Comme, qui est une chanson tout à fait dans l’air du temps mais dans laquelle je fais un pied de nez au style. On a donc un morceau très formaté, mais qui parle du format. Ça m’a plu d’écrire ce morceau dans le style de Dusty Men pour montrer que j’aime bien ça, mais surtout parce qu’il y a un vrai propos au niveau de l’écriture derrière.

Il y a aussi une lecture qui a été très importante…

Oui, c’est Le pouvoir du moment présent d’Eckhart Tolle. Dans ce livre, il parle de la dépendance esclavagiste que peuvent avoir les individus sur leur passé ou leur futur, ce qui était plutôt mon cas. A 40 ans, cela concernait aussi bien ma vie de couple, ma vie en tant qu’individu, ma vie sociale et ma vie d’artiste. Depuis je me suis mis à faire de la méditation, de la cohérence cardiaque… Cela m’a vraiment fait beaucoup de bien.

40 ans, c’était un âge qui vous faisait peur?

Pas plus que ça. C’est un âge charnière où d’un côté, il y a les rêves d’adolescent qui pour ma part se sont concrétisés et puis il y a de l’autre côté l’aube de la vieillesse. Donc, forcément, cela ramène à plein de questions… C’est humain.

Certaines chansons évoquent la crise de couple. Écrire sur ce sujet, cela a permis de rétablir certaines choses?

Ce qui est dingue, c’est que c’était plutôt prémonitoire. Je ressentais qu’il y avait quelque chose dans mon couple qui n’allait pas… L’écriture et la musique m’ont permis d’avoir, en les couchant sur le papier, une forme d’exutoire. On a failli rompre et puis on s’est remis ensemble, et c’est un nouveau souffle pour nous. Cela ne m’intéressait pas de parler de moi mais plutôt des sentiments qui nous habitent. Et à la fin, cet album est aussi rempli d’espoir. Finalement ma ligne de vie et ma ligne d’écriture se sont rejointes à un moment donné.

Vous parlez de «On part» ou de «Et pourtant je marche»…

Oui, ce sont des chansons de renouveau, en fait. «On part», c’est un morceau que j’ai voulu très léger. Cela me fait penser à des groupes comme Jack Johnson… Je ne voulais pas la gonfler avec trop d’arrangements. Elle ne le nécessitait pas. C’est une petite bulle. «Et pourtant je marche» est plus arrangée. Il y a un groupe qui m’a beaucoup influencé sur ce disque, c’est Arcade Fire. J’avais envie d’avoir comme une sorte de chœur présent tout au long de l’album, plein de voix… C’est comme les chœurs de tragédies grecques. Mais je me suis demandé si ces chœurs avec en plus les cuivres et les cordes, cela allait marcher en français. Et cela a marché et je me suis di que cela allait être l’ADN de l’album.

Sur «Ô Combien» et «La femme fantôme», on est surpris par des changements de rythmes. Cela fait aussi partie des tests?

Avant, j’étais très prisonnier de règles comme une chanson doit faire trois minutes trente, il faut un couplet, un refrain… Mais comme avec «L’éclaircie», je suis parti avec l’idée «Faisons ce qu’on veut», je me suis permis de faire des chansons qui faisaient 5 minutes trente avec le rythme qui change (rires). Mais la narration me le permettait aussi. Dans La femme fantôme, il y a à la fin une sorte de rage qui s’exprime par une syncope puis un autre rythme. Ça en live, c’est jouissif à jouer.

Et Mark Plati, il a tout de suite dit oui?

Il a été conquis de A à Z. Je le connaissais de nom via Charlie Winston et Grandgeorge. Je me suis penché sur sa discographie et j’ai vu que les disques qu’il a réalisés, je les ai écoutés des milliers de fois. Donc je rentrais dans un univers où je me sentais bien. Il a trouvé que c’était un vrai challenge, car on a enregistré beaucoup de morceaux en live aux studios ICP . Cela a été une vraie belle rencontre. Je trouvais que cela avait du sens d’aller le chercher lui. J’étais aussi en contact avec Mark Lawson, le réalisateur des albums d’Arcade Fire, mais il n’était pas disponible avant le mois de mai. Moi, je voulais y travailler en avril. J’étais face à un problème de riche (rires). J’ai dit à Mark qu’on ferait un truc plus tard. Quant à Mark Plati, il a amené une couche de vernis sur des titres comme Comme, Breathe… Un truc un peu comme Chic ou Prince… Et quand je lui ai parlé d’Arcade Fire, il a été enthousiaste.

Rétrospectivement, vous regrettez d’avoir mené d’autres projets?

Non, c’est un processus par lequel je devais passer. Le temps est un luxe que je veux toujours me payer. Je suis quelqu’un d’impulsif mais je n’aime pas faire les choses parce que je suis obligé de les faire. Là, on m’a proposé de tourner dans un film et j’ai dit oui. Ma première réaction a été de me dire que j’étais malade d’aller tourner un film alors que mon album sort… Mais mon intuition me disait de le faire. Il n’y a rien qui se perd. Ce sont des énergies qui se communiquent.

C’est quel film?

Cela s’appelle Une part d’ombre et c’est le premier long-métrage de Samuel Tilman. Je tourne avec Fabrizio Rongione, Natacha Régnier…

Vous avez aussi participé aux Aventuriers d’un autre monde, un projet musical lancé par Jean-Louis Aubert…

Oui! J’y ai rencontré Christophe, Cali, Mademoiselle K, Bertignac, Kolinka… Je me suis retrouvé à chanter La bombe humaine au milieu de tous ces mecs de Téléphone! Je me suis dit «Ce sont les mecs de ma cassette, quand même…» (rires) C’était jouissif et en même temps, je me sentais appartenir à une famille musicale. L’éventail de la chanson française, cela va du hip-hop à Gainsbourg en passant par Camille ou Mathieu Chedid. Je me demandais où je me situais dans cette famille. Plutôt du côté amuseur comme Bénabar ou alors d’un Cali, qui a un côté rock, qui y va à fond… Et je me suis senti appartenir à cette famille.

Cela veut dire qu’il n’y aura plus le côté «humour»?

Si, on l’aura parce que sur scène je ne peux pas m’empêcher. Et puis je joue encore les anciens morceaux. À Spa, j’ai joué Type normal puis j’ai enchaîné avec Comme et ça marche. Je ne renie pas ce que j’ai écrit par le passé, mais je me dis qu’il y a le live et les disques. Et c’est important qu’une discographie soit aussi un chemin.