THÉÂTRE

Quand les «macaronis» ont débarqué à Liège pour descendre dans la mine

Quand les «macaronis» ont débarqué à Liège pour descendre dans la mine

Anthony Foladore, David Irzi et Hugo Perreira, trois comédiens qui rendent hommage aux immigrés italiens dans «Fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune». © Florelle Naneix

Il y a 70 ans étaient signés les accords italo-belges: «Des bras contre du charbon». Des milliers d’ouvriers sont arrivés en région liégeoise. Le spectacle «Les fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune» rappelle cette page de l’histoire, vue depuis 2016.

«En Italie, la misère, on en avait plein les poches», ironise un des personnages. Alors nombreux sont ceux qui ont pris la route, ou plutôt le train, à destination dans cette florissante Belgique. «Des bras contre du charbon», c’est de la sorte qu’on qualifiait les accords italo-belges signés en 1946. C’est l’histoire de ces hommes et de ces femmes débarqués en terres de charbonnage, singulièrement en région liégeoise, que met en lumière le spectacle «Les fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune», création d’En Cie du Sud, jouée à Liège dès le 8 novembre.

«Les fils de…» s’appuie sur un autre spectacle, goupillé en 1996 par le Théâtre de la Renaissance. Celui-là était intitulé «Hasard, Espérance et Bonne Fortune», trois charbonnages liégeois dont les jolis noms correspondent aujourd’hui à un site désaffecté, à un terril, une clinique, une sortie d’autoroute. Mais dont peu de jeunes connaissent encore l’histoire.

Voici 20 ans, le spectacle se basait sur les témoignages de quatre mineurs, dont deux vivent toujours. «Nous avons repris leurs témoignages et nous y avons ajouté des nouveaux. Au total, nous avons écouté et lu 20 heures de témoignages, ça a été un travail important», détaille Martine De Michele, metteuse en scène du spectacle de 2016.

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Les vrais mineurs ne sont plus sur scène, ce sont des comédiens qui reprennent leurs paroles. Tous les intervenants ont eux-mêmes un rapport avec la migration.

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Aujourd’hui, «Les fils de…» s’imprègne de tous ces témoignages pour un spectacle joué par des comédiens professionnels et amateurs. Au cœur de l’espace scénique, quatre hommes racontent l’histoire de ces mineurs qui ont quitté leur Italie pour débarquer dans une Belgique étrangère, hostile, devenue progressivement leur Belgique à eux aussi.

«Contrairement au spectacle de 1996, les vrais mineurs ne sont plus sur scène, ce sont des comédiens qui reprennent leurs paroles. Tous les intervenants ont eux-mêmes un rapport avec la migration, le déracinement. C’est pour cela qu’ils sont les “Fils de…”», poursuit Martine De Michele. Le spectacle, hérité de celui de 1996, se situe lui aussi dans une forme de filiation, évidemment.

Quand les «macaronis» ont débarqué à Liège pour descendre dans la mine
«Fils de…» raconte le parcours de ces Italiens venus en Belgique pour descendre dans la mine. © Florelle Naneix

Autour des quatre comédiens, des chanteuses et chanteurs et une mise en scène faite de rails, comme ceux qui conduisaient les berlines à la mine. Le public se trouve de part et d’autre de ce chemin de fer, sur lequel défilent les éléments de décor, hommes et les femmes, leurs espoirs, leurs déceptions.

En 2016, l’idée de migration a pris un sens nouveau

La première des désillusions fut la découverte des charbonnages. Attirés par la possibilité de gagner leur vie, les mineurs sont descendus en enfer. «Le bâtiment, ce n’est pas le charbonnage. La menuiserie, ce n’est pas le charbonnage», lance un personnage. Seul celui qui a vu la mine peut imaginer la chaleur, la poussière, la pénibilité du travail, les rendements imposés.

Et puis il y a eu l’accueil, plutôt l’hostilité face à l’arrivée des «macaronis», comme on les appelait. «Pour que les choses soient claires, le spectacle raconte l’histoire de ces Italiens venus en Belgique. Mais nous sommes en 2016 et la migration, l’exil, le fait de quitter un endroit pour arriver ailleurs ont pris un nouveau sens.»

Quand les «macaronis» ont débarqué à Liège pour descendre dans la mine
Des rails de mine traversent l’espace scénique. Florelle Naneix

La thématique du déracinement est omniprésente, mais n’a pas été ajoutée grossièrement au propos. «Nous créons plutôt un cadre autour du spectacle qui suscite la réflexion.» Il s’agit d’expositions et de créations artistiques aux abords, dans le manège de la caserne Fonck, par exemple.

Beaucoup de finesse et de subtilité se dégagent de «Fils de…». Chacun, d’une certaine manière, est concerné par une forme de déracinement, quelle qu’elle soit.

Des rails, des chants, du video mapping

Le spectacle est joué dans un espace aménagé au cœur du manège de la caserne Fonck, qui offre une espèce de solennité au propos, une réverbération aux chants entonnés en chœur par la troupe, quelques éclats de rire et pas mal de frissons.

Un travail de video mapping a été effectué avec sobriété, plongeant l’espace scénique et ses rails dans une atmosphère tantôt pesante, tantôt lumineuse. Le son est impeccable, les harmonies de voix transpercent le public, les acteurs défilent tout au long de cet espace pour rendre hommage et mettre en lumière l’histoire singulière de ces femmes et ces hommes venus d’Italie, devenue un récit universel du déracinement et de l’ailleurs.

Quand les «macaronis» ont débarqué à Liège pour descendre dans la mine
- Une des familles italiennes, dont l’histoire est évoquée dans « Fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune ».

En pratique

Les Fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune: du 8 au 26 novembre 2016 – 20 h 15 (dimanche: 16 h – relâche: 14, 15, 21, 22 nov.)

Manège Fonck/Festival de Liège – rue Ransonnet 2 – 4020 Liège

Par téléphone: +32 493 72 95 08 – billetterie en ligne: www.lesfilsdehasard.com

Prix des places pour 1 spectacle: 10,50€ (tarif plein) 8,50€ (-25ans, dem.d’emploi, seniors, groupe de +10 pers.)