WATERMAEL-BOITSFORT

«Le travailleur social peut parler de son travail comme d’un “accompagnement à la mort”»

«Le travailleur social peut parler de son travail comme d’un “accompagnement à la mort”»

Dans le spectacle "L'Odeur", Rémi Pons suit le travailleur social dans son quotidien. Thibault Coeckelberghs

Dans «L’Odeur», Rémi Pons cède la parole aux travailleurs sociaux. Derrière un titre «corporel», la pièce montre la volonté de tenir malgré un quotidien désespérant. Qui voit 500 personnes mourir dans la rue chaque année, en Belgique. Le texte dénonce aussi une société scindée qui épargne les mauvaises odeurs à ceux qui vivent dans leur tour d’ivoire.

«Cet homme est mort sur la chaussée, abandonné. Il est mort saoul, un matin. Vaincu par le froid. Il avait à peine 40 ans. Son corps était celui d’un homme de 70 ans. Il était malade. La vermine lui avait bouffé le corps».

En 2015, 497 personnes sont mortes dans la rue en Belgique. En moyenne, ils avaient 49 ans. Soit 31 de moins que la moyenne belge. C’est autour d’un de ces «morts de la rue» que le metteur en scène Rémi Pons construit la fiction documentaire «L’odeur». Sa pièce est programmée à la Vénerie lors d’une ambitieuse semaine consacrée au sans-abrisme. Elle prolonge une création radiophonique articulée autour de l’enterrement de son personnage dont 5 témoins retracent la vie (ci-dessous).

«Le travailleur social peut parler de son travail comme d’un “accompagnement à la mort”»
Des instants de vie ponctuent «L’Odeur». La pièce, qui s’adresse «autant aux travailleurs sociaux eux-mêmes qu’à ceux qui s’y forment, aux élèves ou au public». Thibault Coeckelberghs
Mais plutôt que de centrer le propos sur le SDF, le point de vue bascule. C’est le travailleur social qui devient sujet. Avec ses peines, sa solitude, son abnégation et ses petites joies. «Un moment donné, je lui ai acheté une bonne bière, le journal, des cigarettes», raconte un témoin interrogé par Rémi Pons. «Et il a pris le bain, moi à côté. Et c’était vraiment génial, quoi, c’était juste ça qu’on devait faire. Et pas dire tout le temps: “ y faut te laver, t’as un problème hygiénique ”. Non. C’est juste passer un chouette moment dans le bain avec le journal. C’était un grand moment de joie».

Ces instants de vie ponctuent «L’Odeur». Durant la pièce, qui s’adresse «autant aux travailleurs sociaux eux-mêmes qu’à ceux qui s’y forment, aux élèves ou au public», des dessins en direct enrichissent aussi le jeu du comédien. À la Vénerie, des rencontres prolongeront le débat. On remonte à la genèse du spectacle avec son auteur.

+ « L’Odeur », de Rémi Pons, avec Simon Duprez et les dessins de Tristan Bordmann, les 13, 14 et 15/10 à 20h30 à La Vénerie (Place Gilson 3, 1170 Watermael-Boitsfort), dans le cadre des rencontres-débats «Après la rue», une semaine consacrée aux sans-abri. «L’Odeur» est aussi programmé du 14 au 18/12 au Centre Culturel Bruegel, dans les Marolles.
 

 

«Le travailleur social est un héros qui se moque de l’être»

«Le travailleur social peut parler de son travail comme d’un “accompagnement à la mort”»
La Vénerie
Rémi Pons, «L’Odeur», c’est un titre un peu choc. De quelle «odeur» parlez-vous?

C’est l’odeur humaine, celle des corps, l’odeur qu’on dégage. Je ne sais pas si c’est un titre choc. L’idée, c’est d’aller chercher quelque chose de sensible, de corporel, dont on ne parle pas souvent. Bien sûr, c’est l’odeur des sans-abri, mais aussi de la rue, de la mort, celles que connaissent les travailleurs sociaux.

Cette une odeur qu’on connaît, dans les villes.

On l’a tous vécue en croisant des gens qui vivent en rue. Ils portent les mêmes chaussures trop longtemps, sont incontinents... Dans la pièce, on diffuse des extraits d’entretien. Il y a cette anecdote croustillante d’un travailleur social. «J’aime bien aller dans le tram avec les SDF», qu’il dit. «Car je vois les petites vieilles montrer leur dégoût avec un éventail qu’elles s’agitent devant le nez». Par ce ressenti manifeste de l’odeur se traduit le rejet direct. Mon titre traduit cette société où il y a peu de place, pour eux et pour tout le monde, et où leur odeur prend toute la place.

«Le travailleur social peut parler de son travail comme d’un “accompagnement à la mort”»
Rémi Pons: «Je suis comme tout le monde. Je ne fais pas la révolution. Je parle d’une expérience vécue». Thibault Coeckelberghs
Le constat est dur.

Maintenant, je suis comme tout le monde. Je ne fais pas la révolution. Je parle d’une expérience vécue. Je dénonce aussi cette société suffisamment scindée pour que certaines personnes, dans leur tour d’ivoire, ne soient jamais en contact avec cette odeur.

Pour vous documenter, vous avez accompagné les travailleurs sociaux sur le terrain?

Dans un centre de jour, oui. J’ai construit le spectacle par des rencontres que j’ai faites. J’ai progressivement été amené à fréquenter des personnes sans-abri de façon plus proche et régulière. Suite à cette expérience déterminante, je suis resté membre du collectif «Les Morts de la Rue» (vous pouvez d’ailleurs écouter ci-dessous un docu radio enregistré avec le collectif). Je milite pour quelque chose que je n’aurais jamais pensé faire.

La pièce adapte-t-elle votre création radiophonique (à écouter dans l’intro à cette interview)?

Non, ce sont deux versions complémentaires. La version radio raconte l’enterrement, fictionnel, d’un «mort de la rue», Anouar Almadi. 5 personnes se rencontrent au cimetière et retracent sa vie. La pièce se passe en dehors du cimetière, autour de cette mort qui hante le travailleur social qu’on va suivre durant toute la pièce.

Est-il «plombé» par ce décès?

Il essaye d’aller de l’avant. Il ne faut pas raconter le désespoir, même s’il peut affleurer. «Tenir», c’est ce qu’il veut faire, malgré le quotidien désespérant. Certains, pas tous, parlent d’ailleurs sans grand tabou de leur métier comme d’un «accompagnement à la mort».

«Le travailleur social peut parler de son travail comme d’un “accompagnement à la mort”»
Rémi Pons: «Travailleur social, c’est pas hyper léger comme travail. Et la pièce est dans ce ton». Thibault Coeckelberghs
On broie du noir, là...

C’est pas hyper léger comme travail. Et la pièce est dans ce ton. On ne va pas en faire une partie de plaisir mais le but n’est pas non plus de maintenir la tête du spectateur sous l’eau. La pièce se termine d’ailleurs par une démission. Celle-ci n’est pas nécessairement liée à son univers professionnel mais survient parce que le travailleur social qu’on suit se sent seul. Il promet qu’il n’abandonne pas le job mais a besoin d’un peu de légèreté.

Vous parlez de «solitude», mais des travailleurs sociaux, il y en a quand même un paquet, non?

C’est une solitude structurelle. Bien sûr ils travaillent ensemble, dans le tissu associatif ou avec les CPAS. Ça marche, il y a des solidarités. Entre travailleurs sociaux et entre SDF d’ailleurs. Mais de façon structurelle, le politique délaisse de plus en plus les missions d’accompagnement pour exiger du chiffre et de la rentabilité. Et puis, on parle des sans-abri dans les médias, mais avec un effet «pompier»: la soupe ou le premier mort quand il fait froid. Alors que le gros du travail se déroule dans l’ombre, toute l’année.

Les médias «spectacularisent» le sans-abrisme?

Le type qui meurt de froid à la gare de Namur, il fait la une. Mais ce gars, ça fait bien longtemps qu’il est en train de mourir. Il ne meurt pas parce qu’il fait froid un matin.

«Le travailleur social peut parler de son travail comme d’un “accompagnement à la mort”»
Le dessin de Tristan Bordmann enrichit le spectacle en direct. Thibault Coeckelberghs
Un tel sujet ne risque-t-il pas de rebuter un public qui, déjà, ne se presse pas spécialement au théâtre.

Si travailleurs sociaux et ceux qui se destinent au métier sont une cible, je pense que tout le monde a sa place au spectacle. D’autant qu’il y a aussi ce parti pris esthétique avec la projection de dessins de Tristan Bordmann. On ne va pas attirer les foules mais j’estime mon approche assez sensible et poétique pour plaire.

Le travailleur social est-il un héros?

Oui. Mais lui se moque bien de l’être: il se verra davantage comme fortement dérisoire. Il cherche toujours à échapper à cette mise en avant, ne se livre pas, préférant porter l’attention sur les personnes avec qui il travaille.

 


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