À partir de Gembloux, sa vie n’a plus tenu qu’à un fil

À partir de Gembloux, sa  vie n’a plus tenu qu’à un fil

Bernard Giberstein a côtoyé quelques grands du monde: Golda Meir, François Mitterrand et, sur cette photo, Jacques Chirac, loin encore d’imaginer qu’un jour, il deviendrait président de la République. Gilbert GIBERSTEIN

En ratant son examen final à la faculté agronomique de Gembloux en 1939, Bernard Giberstein a échappé à une mort certaine. Résistant puis fondateur des collants Dim, son destin, hors du commun, n’a tenu qu’à un fil… Le fil de la vie, le fil de nylon. À l’occasion de la rentrée académique, la faculté Agro-Biotech a voulu mettre en lumière cet illustre «ancien».

«On a trouvé refuge à Bialystok. Il fait très calme, on t’attend». Cette phrase est extraite de la dernière lettre que les parents de Bernard Giberstein lui adressent en 1941. Deux ans plus tôt, en 1939, il a raté son examen final d’ingénieur agronome à Gembloux et est resté en Belgique. Quelques mois plus tard, la Pologne est envahie par les Nazis. Bernard Giberstein ne reverra plus sa famille, sans doute déportée à Auschwitz. Juif d’origine polonaise, il reviendra en 1946 à Gembloux pour enfin décrocher son diplôme d’ingénieur.

Septante ans plus tard, son fils est à Gembloux avec le cinéaste Éric Bitoun qui veut consacrer un film documentaire en hommage à cette personnalité hors du commun, décédée en 1976.

Quand il parle de son papa, Daniel Giberstein a les yeux qui s’embuent. «C’était un homme bon, généreux, qui ne disait jamais non, qui rendait service et regardait toujours devant lui.»

Discret, l’industriel n’aimait pas étaler sa réussite sociale. Après la guerre, il avait d’abord voulu se lancer dans le commerce de jus de pommes en Belgique, mais avait échoué. Loin de se renfrogner, il s’intéresse au nylon, un nouveau produit mis au point par la société Dupont de Nemours. «Il a effectué deux ou trois aller-retour aux États-Unis avant de se lancer, glisse Gilbert Giberstein. Aujourd’hui, on parlerait de lui comme d’un Steve Jobs.» Il se lance à Mareuil puis à Troyes, la capitale de la bonneterie. «Ses confrères le considéraient comme un juif polonais, parti de rien sans formation. Lui était fier de dire qu’il était ingénieur agronome.»

Son succès découlera de ses formidables intuitions. Bernard Giberstein est convaincu que pour réussir, il faut choisir un créneau et y investir massivement. Après les États-Unis, il lance en Europe la mode des bas sans couture. Il aura ensuite l’idée de génie d’abandonner la fabrication de bas formés selon la morphologie de la jambe pour des bas droits, plus simples à fabriquer et qui épousent en définitive mieux la jambe de la femme. Mieux encore, il révolutionne la vente des bas en organisant la distribution à la pièce, partant du principe qu’en général, un seul bas file. Et cela marche.

Entre-temps, Bernard Giberstein a quitté Troyes pour Autun. Une véritable aubaine pour l’emploi dans cette ancienne région minière sinistrée.

Fin des années 60, en pleine libération de la femme, Bernard Giberstein lance une nouvelle révolution: les fameux collants Dim, qui tiennent à la jambe sans devoir être fixés à des porte-jarretelles.

L’entreprise s’internationalise. Des usines sont construites dans de nombreux pays: États-Unis, Corée… Sioniste convaincu, Bernard Giberstein installe douze usines en Israël. «En deux ans, il devient le premier industriel dans ce pays, observe Daniel. Des 747 chargés de bas partent vers les États-Unis ou le Japon.» La marque Dim inonde tous les continents et Bernard Giberstein devient un des industriels les plus admirés de France. Il fréquente Mitterrand, Chirac…

En 1973, l’aventure tourne court. Le Japon veut contrer l’influence de Dim en établissant des droits de douane prohibitifs. Dans le même temps, la mode évolue. Les femmes portent davantage de pantalons, au détriment du collant.

Les difficultés financières poussent Bernard Giberstein à s’associer au baron Bic. Mais les deux hommes ne s’entendent pas. Bernard Giberstein claque la porte.

Une dernière fois, Bernard Giberstein se jette dans la bataille: il fonde Foxtrot et lance la marque Marie-Claire. Mais en face, il se heurte à un gros concurrent. Dim, la marque qu’il avait créée. Déprimé, il mourra en 1976, au bout du rouleau. Dim, son «enfant» se porte lui toujours à merveille. La marque, désormais aux mains des Américains, reste un leader incontesté de la lingerie féminine, mais aussi masculine.