BRUXELLES

Les crayons se taillent dans une quincaillerie des Marolles: on visite cette mine d’art avec les enfants

Les crayons ne sont pas encore près de se tailler de Bruxelles. Joueurs, ils pointent leurs mines colorées dans une ancienne quincaillerie marollienne. On trace comme des gosses dans leur nouvelle boîte à images.

«Moi j’suis artiste. Je vais à l’académie des Beaux-Arts. Tout ça, ça m’inspire. C’est comme un champ de destruction. Et j’aime bien ça, les champs de destruction».

Olaf, 8 ans, semble déjà bien au fait des théories du nihilisme. Il est donc comme chez lui dans les recoins de l’impressionnante expo des Créons (ou «Crayons»), qui investit l’ancienne quincaillerie «Le Siffleur», rue des Tanneurs à Bruxelles. Le bâtiment va être transformé en kots. Avant les crayons des étudiants, c’est donc la plus célèbre mine du street-art bruxellois qui y squatte. Il y court du rez au grenier, comme Olaf avec ses deux copains.

Les crayons se taillent dans une quincaillerie des Marolles: on visite cette mine d’art avec les enfants
Après près de 4 mois de travail, le crayon se la coule douce. EdA - J. R.
Du sol au plafond

«J’aime bien les dessins et les couleurs. Je crois que ça a été fait à la peinture. Ça me fait penser à rien de spécial mais ça me rend joyeux», analyse Ulysse, 9 ans, devant son œuvre favorite. La fresque figure un vitrail aux angles arrondis et aux formes rondouillardes. Elle est typique du travail de Créons, alternant dans une explosion de teintes et de direction, objets du quotidien cartoonisés, référence à l’art et à la création et un brin d’autodérision. «Et puis ce que j’adore ici, c’est que y a que des œuvres d’art. C’est pas comme dans d’autres musées, genre les Sciences Naturelles», relève le gamin.

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Ulysse, Moïno et Olaf jouent les experts en critique d’art du rez-de-chaussée au grenier de la nouvelle boîte à crayons. EdA - J. R.

Pas faux. Des œuvres, à consommer sur place ou à emporter, la vieille bâtisse marollienne en déborde comme les camions d’antiquaires places du Jeu de Balle, à deux pas. Il y en a du sol au plafond sur trois étages, dans trois maisons mitoyennes et une grange immense aux toitures ajourées, filtrant la lumière vers les toiles. Le collectif ( en est-ce un?) street-art y redéploie son art, sur papier, tapisserie, mobilier, portes, planchers et cuvettes de toilettes, dans le même esprit pop qu’à Schaerbeek en 2014.

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La peinture coule littéralement des murs. EdA - J. R.
«J’adorerais dessiner les murs chez moi»

C’est ludique (des vrais lapins dans un décor de jardin), interactif (des jumelles pour atteindre les toiles, des jalousies et judas ouvrant sur le caché), malin (le trompe-l’œil dans le «salon bleu ciel», les ombres derrière le fauteuil à bascule), postmoderne (ces études de personnages à la Disney) et parfois un peu écrasant (ces crayons géants recroquevillés dans les escaliers, gardiens du temple monolithiques, qui encadrent notre escalade). Alors même si peinturlurer l’espace privé est aussi vieux que l’art rupestre de Lascaux, on adore et on explore comme des gosses.

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On se sent parfois à l’étroit face aux crayons géants. EdA - J. R.
«Moi j’adore cette peinture», savoure Moïno, 11 ans, à l’imagination vagabonde devant une cabane haut perchée sortie de la tête d’un artiste atteint du syndrome de Peter Pan. «C’est un lever ou un coucher de soleil? On sait pas. Mais j’aimerais bien y habiter. Par contre, pour manger, ça risque d’être compliqué». C’est la grande sœur de Moïno qui l’a emmené dans le dédale de graphite et d’huile avec ses deux copains. Leurs parents courent-ils un risque? «J’adorerais dessiner sur les murs chez moi, mais je dois d’abord demander. En tout cas, je crois que la ou les personnes qui ont dessiné tout ça se sont exprimées avec leurs pensées. C’est différent de parler en français. C’est comme un langage codé».

Vous avez jusqu’au 25 septembre pour trouver la clef.

+ Expo « Quelque Part » des Créons / Crayons, jusqu’au 25 septembre au 133-147 de la rue des Tanneurs à 1000 Bruxelles, gratuit. Vendredi 9,16 et 23 septembre de 18h à 22h, samedi 10, 17 et 24 de 11h à 18h, dimanche 11, 18 et 25 de 11h à 18h, mercredi 14 et 21 de 14h à 18h

Des questions, encore et toujours

Comment s’est montée l’expo?

Le collectif Créons / Crayons prend un malin (dans tous les sens du terme) plaisir à dessiner en dehors des sentiers battus menant aux galeries d’art et aux musées. Pour financer cette nouvelle expo, ils ont donc fait appel à leur public via un incontournable crowdfunding sur KissKissBankBank. Quelque 90 contributeurs ont permis de réunir les 8000€ nécessaires. De quoi échapper aux commandes et au sponsoring, au contraire par exemple de la retentissante invasion du siège de Solvay par Denis Meyers à Ixelles, pour créer en toute indépendance.

Pourquoi ce lieu?

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L’ancienne quincaillerie des Marolles convient par sa multiplicité d’espaces. EdA - J. R.
Évidemment, il faut retourner Bruxelles dans tous les sens pour dénicher des spots permettant de lâcher la bride aux Créons. C’est en contactant à la fois investisseurs immobiliers et associations de quartier que le collectif a pu s’épanouir rue des Tanneurs. On comprend que l’espace, parfois exigu et tortueux et plus aéré et ouvert ailleurs, est l’écrin idéal à cette boîte à crayons éphémère. Car évidemment, tout volera en gravats quand le propriétaire reprendra la main et remplacera les vieilles cloisons centenaires par des kots contemporains. D’ici-là, le but est d’insuffler la vie. ce qu’ont bien compris les 800 visiteurs du vernissage. Ne traînez donc pas si votre bourse et votre œil avisé vous permettent de dénicher de quoi décorer vos murs à vous.

Crayon usé?

Les crayons se taillent dans une quincaillerie des Marolles: on visite cette mine d’art avec les enfants
Un nouveau personnage apparaît dans la bande aux crayons: le «Silouelle», ombre se faufilant le long des plinthes. EdA - J. R.
Vous remarquerez vite dans cette nouvelle expo que les crayons s’effacent peu à peu des murs au profit de nouveaux personnages: les «Silouelles», gnomes ombrageux «émanant d’un rejet de lumière». Dans les accrochages, on note aussi davantage de place prise par la nature et le paysage. Mais la peinture continue de couler, par vagues, dégoulinant de partout et mouillant les escaliers.

Oui mais alors, c’est qui?

C’est l’éternelle question et personne ne sait vraiment. Un artiste par couleur? Un artiste pour les décors, un autre pour les personnages? Malgré de multiples sollicitations, les Créons restent dans l’ombre, comme leur Silouelles. «Si vous en savez plus que les autres nous concernant, le partage de certaines informations pourraient encore et toujours nous porter préjudice», écrivent-ils d’ailleurs dans l’entrée. Nous, on n’en sait donc toujours pas plus sur eux et finalement, c’est très bien comme ça. Pour vivre heureux, les Créons vivent cachés. Et ne risquent pas de se manger un retour de bâton en citant Einstein, qui disait: «La plus belle expérience que l’on puisse vivre est celle du mystère». Et boule de gomme au sommet du crayon.

Les crayons se taillent dans une quincaillerie des Marolles: on visite cette mine d’art avec les enfants
Les Créons ne se dévoilent toujours pas mais continuer de créer. EdA - J. R.


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