LETTRE OUVERTE

La psychothérapie en sursis: «Maggie De Block vient et écrase tout sur son passage»

La psychothérapie en sursis: «Maggie De Block vient et écrase tout sur son passage»

La conception de Maggie De Block sur le «médical» est celle du Nord du pays. EdA - Mathieu GOLINVAUX

Elle est la personnalité politique belge la plus populaire, même en Wallonie. Et pourtant, Maggie De Block fait peu de cas des sensibilités du Sud du pays. C’est le sentiment du docteur Jean-Pierre Lebrun, psychiatre, qui fustige le projet de réforme des soins de santé mentale poussé la ministre flamande. Qui fait une part trop belle à la «médecine factuelle».

«Nous sommes stupéfaits que Madame De Bock n’a pas tenu compte de la manière dont fonctionne le côté francophone du pays. Nous avons des conceptions très différentes au Sud et au Nord, qui est plus marqué par les références anglo-saxonnes. C’est dans leur manière de penser, que je respecte, alors qu’au Sud nous sommes plus formés aux modalités françaises, aux références de la psychanalyse», argumente le docteur Jean-Claude Lebrun. Il est médecin, psychiatre depuis 1975, mais se targue de «n’avoir jamais prescrit un seul médicament». La base de son travail: «seulement l’usage de la parole».

Et ce concept «anglo-saxon» qui fâche le praticien namurois, c’est celui de l’Evidence Based Medecine. Autrement dit une médecine scientifique, basée sur les faits, les preuves, les études et les essais contrôlés. Une médecine non plus du malade, mais de la maladie, envisagée du point de vue d’un groupe, d’une population. Moins de l’individu, même si «la préférence du patient» y est prise en compte aux côtés des données de recherche et de l’expérience clinique. Une médecine rationnelle, contrée par une médecine qui se veut narrative.

«Autrement dit, à ceux qui en appellent à l’évidence des choses, il faut toujours rappeler la portée des mots», prévient Jean-Claude Lebrun, dans une lettre ouverte qu’il vient d’adresser à sa consœur Maggie De Block, ministre des Affaires sociales et de la santé publique. Il y met en garde contre le risque de «transformer l’art de guérir en science de guérir». «La médecine ne peut en aucun cas se satisfaire d’être une pratique seulement objective, vous le savez aussi bien que moi et que tous ceux qui restent en contact direct avec les patients», argumente-t-il dans son plaidoyer.

Débat reporté ce jeudi à la Chambre

Maggie Céline Louise De Block, 54 ans, docteur en médecine, généraliste, a une conception très «médicale» des soins de santé. Les psychomotriciens francophones s’en sont encore rendu compte, mardi, devant le refus de la ministre fédérale de les reconnaître comme profession paramédicale, réservant cette spécialité aux seuls kinés. Un coup de massue pour une profession en émergence, et un coup dans l’aile pour une filière de formation développée depuis 2012 en Communauté Wallonie-Bruxelles. C’est la pratique prévalant en Flandre qui s’est imposée.

Il en sera de même pour la psychothérapie, dont l’ancrage aux professions médicales est un des points clés du projet de loi défendu par la ministre. Il vise surtout à détricoter la loi du 4 avril 2014 réglementant les soins de santé mentale. Une loi qui défendait le titre et de l’exer­cice de la psy­cho­thé­ra­pie, votée sous Laurette Onkelinx et le pré­cé­dent gou­ver­ne­ment à l’issue d’une réflexion de 15 ans avec le secteur. Très critiquée, la réforme menée au pas de charge par Maggie De Blok devait être examinée ce jeudi à la Chambre, après être passée en commission. Mais le débat en plénière a été reporté, alors que tous les documents étaient prêts. Peut-être à la semaine prochaine.

L’homme, comme une chose

Ce n’est sans doute qu’un sursis. «Les soins de santé mentale actuels ont évolué vers des soins fondés sur des preuves. La psychothérapie doit également être fondée sur des preuves et la préformation doit être axée sur le transfert aux étudiants de notions médico-psychologiques et de connaissances scientifiques», explique ouvertement l’argumentaire du projet auquel tient fermement la ministre. La psychothérapie serait ainsi consi­dé­rée comme un acte spé­cia­lisé, réservé aux psy­cho­lo­gues et aux psy­chia­tres, et acces­si­ble sur pres­crip­tion. «Je tombe de ma chaise quand j’entends qu’on fait fi du pouvoir de la parole», rétorque Jean-Claude Lebrun.

«Il arrive bien souvent que ce soit du fait de pouvoir en parler qu’est rendu viable ce qu’il y a d’irrespirable pour un humain d’être traité seulement comme une chose. Et vous devrez admettre sans difficulté que l’air du temps traite de plus en plus souvent les individus comme des choses, et les malades comme des maladies », écrit-il dans sa lettre ouverte.

«En faisant de la psychothérapie un acte médical, en consonance avec l’Evidence Based Medecine, vous la faites aussitôt entrer dans l’arsenal de la médecine scientifique», dénonce le psychiatre en s’adressant à la ministre «qui vient et écrase tout sur son passage», dit-il. Et de pointer le «risque de déshumanisation de la médecine», sous prétexte de rationaliser un champ d’activité qu’il reconnaît «d’une épouvantable complexité.»«Mais cela fonctionne, et il faut laisser les gens fonctionner.»

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