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La psychomotricité non-reconnue : «pourtant la demande est inouïe »

La psychomotricité non-reconnue : «pourtant la demande est inouïe »

Jeunes enfants, mais aussi personnes âgées, malades, hadicapés... les études de psychomotricité avaient de larges horizons. Qui se retrouvent très restreints. EdA Claudy Petit

Un millier de bacheliers en psychomotricité, diplômés ou en passe de l’être, se retrouvent dans une impasse. La non-reconnaissance comme titre de profession paramédicale, par le ministre fédéral, les met dans une situation «dramatique» dénonce la Fédération francophone. C’est toute une filière d’enseignement qu’il faut réorganiser d’urgence.

«C’est un fameux coup dur. Je suis assez désillusionnée par rapport à ce que j’entends depuis ce matin», témoigne Murielle de Changy. A 43 ans, elle avait choisi de réorienter sa carrière dans la psychomotricité. Elle vient d’être diplômée, en mars, du Cesa à Roux, en promotion sociale. «J’ai eu la chance de trouver un travail assez rapidement et de déjà pratiquer en milieu scolaire.» Dans une école maternelle de Louvain-La-Neuve. Elle anime aussi, en indépendante, des séances parascolaires pour de jeunes enfants.

«On les aide à se sociabiliser, à être en contact avec leurs émotions, leur corps. Toutes les institutrices nous disent que ces séances sont positives, que c’est très bénéfique», explique la psychomotricienne. «Il y a une demande criante, c’est inouï. Des parents sont désespérés, parce qu’ils connaissent les bienfaits. C’est cela qui est malheureux. Je pense à nous mais aussi à eux.» Quel avenir pour le choix de vie de Murielle, qui ne s’attendait pas à ce couperet, «même si on en avait un peu parlé entre ma première et ma seconde année» ? «C’est le grand point d’interrogation», dit-elle. «J’ai réussi mes études mais la Fédération Wallonie-Bruxelles va-t-elle délivrer mon diplôme?»

Pas de remboursement, c’est le souci

«Les conséquences sont dramatiques», fustige Anne Taymans, la présidente de l’Union professionnelle des psychomotriciens francophones. Face au refus du gouvernement fédéral de reconnaître la psychomotricité comme profession paramédicale, la réservant aux compétences des kinésithérapeutes, un millier d’étudiants et diplômés comme Murielle se retrouvent privés, dit-elle, de toute perspective d’exercer leur profession dans un cadre thérapeutique. De 150 à 200 étudiants ont été diplômés l’an passé, dans les sept lieux de formation en région francophone (plein exercice et promotion sociale) et «un peu près le même nombre vont être diplômés en juin».

Du côté du ministre Marcourt, on juge aussi "dramatique" la décision du gouvernement fédéral, qui "invalide clairement une partie des débouchés" de la filière scolaire nouvellement créée en région francophone. On tempère cependant la portée de la décision du cabinet de Maggie De Block. «Ce que cela implique surtout, c’est que les psychomotriciens ne pourront pas prétendre au remboursement des soins qu’ils octroient. C’est là qu’il y a un souci. C'était une demande du secteur. Mais dire qu’il n’y a plus de débouchés, c’est faux», explique le porte-parole du ministre. «Beaucoup exercent déjà, comme employés, au sein des écoles, des PMS, de la petite enfance.»

Les conséquences seront donc plus importantes pour ceux qui exercent, ou comptaient exercer, dans des institutions de soins. Les diplômes seront bien délivrés. Et valables. Dans une certaine mesure. Même en travaillant en milieu scolaire, Murielle explique qu’elle profite de son «bagage théorique» médical dans l’approche des enfants.

Mais tout doit être mis en place aussi, et d’urgence,pour réorganiser toute la filière d'enseignement sur d’autres bases. Et pour toutes les hautes écoles concernées qui ont reçu un courrier, les invitant à «réfléchir à créer des passerelles», comme lier le cursus à des professions comme ergothérapeute ou logopède dont le caractère médical est, lui, reconnu. Une chose est déjà sûre: il y aura moins d’inscriptions en septembre prochain. Et la filière existante devra baisser la voilure, maintenant qu’une bonne partie des débouchés se sont évaporés.

 

Un métier «à part entière»

Le cursus de bachelier en psychomotricité, en trois ans, avait été lancé en 2012 en Fédération Wallonie-Bruxelles par le ministre de l’enseignement Jean-Claude Marcourt. «Ce sont des années de travail pour mettre cet enseignement en place qui sont ainsi réduites à néant», déplore la présidente de l’Union professionnelle. Il s’agissait alors d’unir diverses formations sous un statut commun, base «d’un métier de santé à part entière, comme dans les pays voisins, en France, au Luxembourg ou en Hollande.» Une approche très spécifique, ancrée à la fois dans le domaine paramédical et pédagogique, qui vient «en soutien à la parentalité, aux personnes handicapées, âgées ou malades» qui bénéficient de cette «psychologie de soins».

Retards de développement, troubles de l’équilibre ou du comportement, difficultés de coordination motrice, problèmes d’attention… le champ d’activités, très large, s’exerce dans les centres de guidance et de santé mentale, de rééducation et de réadaptation pour enfants et adultes, mais aussi les services de gériatrie et de psychiatrie, et bien sûr les crèches et les écoles. Dans bien des cas, les bacheliers ne pourront plus valoriser leur diplôme, faute d’une homologation au titre de filière paramédicale, à l’inverse des kinésithérapeutes, ergothérapeutes et logopèdes.

Une position «flamande»

«La psychomotricité fait partie des compétences des kinésithérapeutes», a tranché le cabinet de la ministre Maggie De Block, se basant sur un avis du Conseil national des professions paramédicales (CNPP). La ministre a pris une décision budgétaire, évitant de gonfler l'enveloppe des remboursements, mais elle entérine aussi une situation qui prévaut en Flandre, où les formations de bachelier ne sont pas organisées comme en région francophone. Le communautaire n'est pas absent du dossier. «Ils sont restés à une distinction très nette entre le versant pédagogique et le versant paramédical», souligne Madame Thaymans qui dit maintenant attendre de voir «ce que M. Marcourt va proposer à tous ces étudiants». «Pour l’heure, rien ne s’est concrétisé», regrette la Fédération des Étudiants Francophones qui, conjointement à l’UPBPF, appelle à des actions «pour faire entendre leur droit à ne pas voir trois années d’études partir en fumée».

 

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