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Au parc Tournay-Solvay, 54.000 bulbes comme pari sur l’avenir

Le printemps marque le retour des couleurs dans les parcs et espaces verts bruxellois. Si l’horticulture «spectaculaire» garde son rôle au centre-ville, un parc comme le Tournay-Solvay, à Boitsfort, est désormais géré de façon plus «biologique». On prend l’air.

Elles sont jaunes, rouges, fuchsia, mauves ou blanches. Elles ont leurs habitudes, au printemps, au Petit Sablon, devant Saint-Michel et Gudule, au Mont des Arts ou à la Porte de Hal. Et pour peu que le ciel bleu encadre les corolles gothiques ou les angles modernistes de Bruxelles, elles ondulent devant les objectifs des photographes en city trip.

Avec le redoux, tulipes, jacinthes, jonquilles et autres classiques de nos massifs sont de retour. Mais si «le spectaculaire» garde la cote dans le centre-ville, la politique de plantation de Bruxelles Environnement évolue dans certains de ses espaces verts.

 

 

Au parc Tournay-Solvay, 54.000 bulbes comme pari sur l’avenir
Visiter le parc Tournay-Solvay est un enchantement. EdA - J. R.
C’est le cas au magnifique parc Tournay-Solvay, merveille du sud de la capitale préservée des pique-niques familiaux et des pince-fesses d’eurocrates. Autour du château évidé de la célèbre famille de chimistes ondulent sous-bois fleuris et vergers pentus, jusqu’à l’orée de la Forêt de Soignes.

«Comme 200 bulbes dans un jardin»

Au parc Tournay-Solvay, 54.000 bulbes comme pari sur l’avenir
Axel Demonty, paysagiste: «27.000 bulbes, ça semble beaucoup mais, à l’échelle de ces 7 hectares, c’est comme 200 bulbes dans un jardin». EdA - J. R.
«Dans les années 20, Jules Buyssens y a créé un jardin pittoresque à la belge. Avec son ami Jean Massart, illustre botaniste, ils ont réinterprété le jardin anglais», retrace Axel Demonty, paysagiste. «Passionnés notamment par les plantes alpines et naturelles, ils plantaient pour évoquer la nature. C’est ce qu’on appelle les plantes à naturaliser: chaque bulbe se régénère, se multiplie. Si bien qu’on retrouve aujourd’hui des fleurs plantées par Buyssens et Massart», assure le paysagiste en pointant, au bord de l’étang, des touffes de perce-neige. De blanches survivantes des années folles!

Au parc Tournay-Solvay, 54.000 bulbes comme pari sur l’avenir
Narcisses et tulipes sauvages repepulent le parc Tournay-Solvay. EdA - J. R.
En 2016, les 3 à 7 jardiniers attachés au parc boitsfortois marchent sur les mêmes plates-bandes. De quoi s’affranchir aussi des multinationales néerlandaises de la tulipe, qui commercialisent des oignons qu’il faut racheter chaque année. «On a planté 27.000 bulbes à l’automne et on répétera l’opération l’an prochain. Ça semble beaucoup mais, à l’échelle de ces 7 hectares, c’est comme planter 200 bulbes dans un jardin», tempère Axel Demonty.

Au parc Tournay-Solvay, 54.000 bulbes comme pari sur l’avenir
Les couleurs se superposent. EdA - J. R.
Cols-verts et jaune caneton

Depuis les chemins rouges, on longe donc quelques petites taches discrètes. Les crocus, en fin de floraison, sont déjà en vacances; la tulipe sylvestre, jaune et sauvage, «rareté protégée du sud de la France et de zones boisées belges», fait son petit effet; au pied des troncs, voilà la fritillaire bordeaux, «des milieux forestiers plus humides» et donc comme chez elle à Tournay-Solvay; au sommet du verger, pointent les feuillaisons des colchiques de l’an dernier qui «ressemblent à un petit crocus et refleuriront à l’automne»; les blanches anémones font équipe avec les narcisses mauves et les classiques jonquilles pour habiller le talus du RER qui sera bien vite reboisé (lire ci-dessous); les buissons d’hellébore au vert grany glissant doucement au rose font de l’ombre aux scilles et aux jacinthes des bois; à deux coups de palmes d’une famille de cols-verts se dresse le timide jaune caneton des primevères sauvages; pour l’été, on attend encore le montagnard lis martagon.

Le paysagiste croise les doigts. «C’est quitte ou double. Si elles se plaisent bien ici, elles reviendront l’an prochain. Contrairement aux plantes horticoles très forcées qui tarissent, on peut donc obtenir des effets pendant 30 ou 40 ans». Un investissement plus sûr que les tulipes hollandaises, qui transforment les jardiniers en Sysiphes des parterres.

 

Les hêtres malades et en bout de vie abattus

Au parc Tournay-Solvay, 54.000 bulbes comme pari sur l’avenir
Ce type de fente au bas du tronc est signe de maladie. EdA - J. R.

Au bas du parc, d’énormes grumes attendent d’être tronçonnées en bois de chauffage. Les hêtres du parc Tournay-Solvay vieillissent. Certains souffrent de maladies. «Regardez ici, cette fente qui démarre de la souche: ce n’est pas normal. Il faudra vérifier», observe le paysagiste Axel Demonty. À deux pas, un tronc s’allonge dont l’écorce pèle et cloque comme du fromage sur une pizza.

Au parc Tournay-Solvay, 54.000 bulbes comme pari sur l’avenir
«Les arbres malades sont coupés en bois de chauffage». EdA - J. R.
«On vient de couper 13 hêtres. Dans les années qui viennent, 10% du patrimoine arboré du parc va disparaître», arrondit le paysagiste. «Mais on surveille leur état sanitaire pour ne pas tout couper en même temps et conserver les volumétries de ce parc classé. C’est un cycle normal. Depuis les années 80 et la reprise en main de la gestion à Tournay-Solvay, beaucoup d’arbres arrivent en fin de vie. Il y a donc beaucoup de travail pour l’instant et les équipes sont renforcées».

Au parc Tournay-Solvay, 54.000 bulbes comme pari sur l’avenir
La maison du garde forestier, à l’entrée; la villa blanche; la maison du jardinier et son pigeonnier; le château des Solvay, coquille vide. EdA - J. R.
Médicament

Un érable rouge «qui fera 15 ou 20m de haut» éclabousse de ses feuilles sanguines la pelouse en arrière-plan. «À maturité, ça sera une grosse tache rouge au printemps, quand peu de fleurs sont déjà sorties». La gestion du parc s’étage donc aussi sur les quatre saisons, pour surprendre le promeneur toute l’année. Tulipier, érable gris, spectaculaire viorne aux «grosses fleurs boules de neige blanches», charmes, heptacodium «au nom de médicament et à l’écorce blanche» ou le tilia henriana, «aux feuilles dentelées vert-orange très dorées donnant au printemps cette impression d’automne» émaillent désormais les 7 hectares. «J’attends aussi avec impatience de voir l’effet de l’arbre aux mouchoirs et ses légères bractées près de la villa blanche».

Ce bâtiment, comme le pigeonnier, les écuries transformées en abri pour les jardiniers et le château, coquille vide «dont la Région a repris la destinée», sont aussi rénovés ou en voie de l'être. Certaines toitures intègrent des nichoirs à chauves-souris, dont une espèce protégée peuple le parc. «Ce qui a contribué au classement en zone Natura 2000».

Au parc Tournay-Solvay, 54.000 bulbes comme pari sur l’avenir
Le talus du RER doit être reboisé par strates. EdA - J. R.
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Autre gros chantier là-bas: le talus du RER puisqu’on est ici à quelques encablures de la gare de Boitsfort. «Les travaux viennent de s’achever», constate Axel Demonty. «Il faut désormais tenter de recouvrir le béton du muret et ses tags, en haut de la promenade. On a d’abord planté des bulbes. Puis on glissera des plantes basses comme le lierre et l’hellébore et des arbustes comme le houx et l’if, pour restabiliser la terre. Enfin, on installera des arbres qui supportent le recépage pour que le massif puisse être entretenu, sans se laisser aller». Pour recréer artificiellement les strates naturelles de la forêt.