BRUXELLES

Le catch à la bruxelloise lutte pour décoller: «Pas de complexe face aux Américains»

Ils s’appellent Sheik Kamal, Robinson, Jaguar, Master Kong ou Widad. Ce samedi, sous les ordres du coach «tonton» Shaolin Showman, ils montent sur le ring du Recyclart pour un gala de catch «Brussels style». Où comment mêler l’esprit des kermesses belges d’antan et la ferveur sportive congolaise. Badaboum!

«Bam». On n’était pas vraiment préparé à la secousse. Dans la salle de gym de l’institut Anneessens-Funck, les espaliers tremblent dans leurs fixations. «Badaboum». Sourd, rond, le choc résonne sur les panneaux de baskets. «Braoum». Ça continue et, à chaque fois, on sursaute. Sur un épais tapis couleur chewing-gum chlorophylle, des corps noirs s’emmêlent. Depuis chaque main, on peine à déterminer à quel visage grimaçant elle appartient. «Chlang». La Brussels Young Wrestling Style (BYWS) s’entraîne. La seule école de catch de Bruxelles regroupe 23 lutteurs. À peine une équipe de foot, mais qui secoue.

Le catch à la bruxelloise lutte pour décoller: «Pas de complexe face aux Américains»
EdA - J. R.
«Tu corriges ta chute tout de suite, là». L’œil attentif, Simba Bafuka ne perd rien des exercices de ses catcheurs. La quinzaine de jeunes sportifs se balance en chorégraphie dans les cordes, courant sur les médianes du ring dans un orage tonitruant. Le stage qu’ils tiennent durant ces congés de Pâques trouvera son apogée ce samedi 2 avril au Recyclart, pour une grande soirée gratuite de catch à la bruxelloise. «Le “Brussels Style”, c’est un catch basé sur le sport. On ne prend pas le micro pendant une heure comme aux USA. C’est de la vraie lutte, avec des techniques de self-défense et d’arts martiaux. C’est vraiment du sport».

Devant 80.000 personnes

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Shaolin Showman a combattu les stars américaines dans un stade congolais rempli de 80.000 fans. C’était en 1996. EdA - J. R.
Arrivé en Belgique en 2000, l’homme fait partie du patrimoine congolais du catch. «J’suis monté sur le ring en 81. J’ai fini entraîneur national». Alors les ambiances enflammées, il connaît, celui qui lutte dans la tenue jaune de Shaolin Showman «parce que mon style mélange karaté, judo et taekwondo».

En 96, il rencontre même les stars américaines au Stade des Martyrs de Kinshasa, devant 80.000 spectateurs. «Les gens devenaient fous. Au Congo, le catch attire des foules immenses, des stades de 17.000 personnes. Au pays, j’étais parmi les meilleurs. À l’époque, on avait un complexe par rapport aux Américains. On les voyait comme des grands costauds. C’est vrai qu’il y avait du muscle. Mais sur le ring, on s’est rendu compte qu’ils étaient comme nous. Je suis sorti “meilleur technicien” du tournoi».

«On revient au catch des quartiers»

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EdA - J. R.

Ce complexe face aux stars de la WWE, Shaolin ne veut plus en entendre parler. «Certains ont vu du catch à la télé, répété quelques coups dans leur coin et ouvert des écoles qui ne valent rien. Ils collent un petit mot en anglais sur une prise et les jeunes deviennent fous. C’est normal, les gamins voient les combats sur internet. Pour eux, les USA, c’est le rêve. Ils s’habillent américain et écoutent américain».

Alors pour s’affranchir du modèle «où l’argent permet tout», Simba Bafuka mêle la ferveur congolaise à la tradition des kermesses belges. «À la BYWS, on revient au catch des quartiers, comme quand on plantait un ring dans les foires. Il y a du spectacle, bien sûr, un peu d’humour. Les gars rentrent en gueulant ou en marchant sur les mains. Mais après, c’est le corps qui travaille».

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EdA - J. R.

«J’préfère avoir les gamins avec moi qu’ailleurs»

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EdA - J. R.
Cette philosophie est aussi celle d’un travailleur social, qui vient tous les jours à la salle à vélo. «Certains payent parfois difficilement mais je n’insiste pas: j’préfère avoir les gamins avec moi qu’ailleurs». Le vrai combat du coach, c’est donc celui pour les subsides. «Ils sont contents quand ça bouge avec les jeunes, mais pour donner de l’argent, c’est plus difficile. Nous, on voudrait organiser des combats deux fois par mois».

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EdA - J. R.
En attendant la gloire, ça sue à Anneessens. Condition physique «parce que les cordes, ça fait mal», intelligence, souplesse, un peu de force «pour soulever l’adversaire quand il faut»: voilà les qualités d’un bon catcheur à la bruxelloise. Surtout, Robinson, Caïman Colorado, Jaguar, Achile ou Sheik Kamal ont de l’expérience. «Certains, je les entraîne depuis qu’ils ont 11 ans. Sans blessure!», sourit «tonton» Simba. «Avant 5 ans d’entraînement, je n’envoie personne sur le ring. Parce que, si tu sais pas tomber, tu te fais très mal».

Sur le ring, les kids mettent en pratique. Hop! Saut de la 3e corde! «Brrrmmmaaang!»

+ Live catch au Recyclart, ce samedi 2 avril dès 21h. 3 combats au programme dont un en équipe et une démo de catch féminin. Entrée gratuite.

«Les collègues essayent de me piquer mais je les calme bien vite»

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Sheik Kamal peaufine un style basé sur les prises de souplesse. EdA - J. R.

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Kamal est un beau bébé de 41 ans. Chauffeur poids lourd, le Bruxellois s’entraîne tous les jours pour tenir la forme. Car le week-end venu, il enfile turban et caftan de «Sheik Kamal», son personnage de ring droit venu des Mille et Une Nuits. Un costume qu’il revêt pour 15 à 20 matchs par an, sans compter les éventuelles tournées.

«J’ai toujours aimé le catch, depuis tout petit. Je suis passé par les arts martiaux et je lutte depuis 2010», sourit ce sympathique combattant en descendant d’une séance d’échauffement. «Mon style, c’est tout ce qui est souplesse sur les adversaires, prises de lutte et tout ça». De son premier combat dans une fête de village française, il ne se souvient pas s’il a gagné. «C’était contre un certain Jordan».

«2 ou 3 ans d’entrainement»

Le truc de Kamal, c’est de «rester soi-même» malgré le show. «Ce n’est pas du théâtre. À partir du moment où on joue trop un personnage, on peut devenir mauvais sur le ring». Aux jeunes qui voudraient l’imiter, le Sheik suggère judo ou karaté puis, «dès 15 ou 16 ans, 2 ou 3 ans d’entraînement pour bien maîtriser la grammaire du catch. Il faut apprendre toutes les prises. Parce qu’on lutte parfois contre des adversaires qui ne parlent pas la même langue».

Devenir pro comme son favori, le mythique André le Géant, Kamal n’y pense pas trop. «Légalement, on est des intermittents du spectacle. En Europe, ça reste donc difficile d’en vivre. Faut garder un job à côté». Justement, les collègues sont au courant? «Certains essayent parfois de me piquer. Mais je les calme bien vite».

«Tabasser, ça me plaît»

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Widad l’assure: «À l’école, je m’occupe de ceux qui disent que le catch, c’est de la comédie» EdA - J. R.

Widad, comment en vient au catch à 16 ans? Ce n’est pas courant pour une fille...

C’est vrai. Mais je voulais faire un truc différent de la danse ou de l’équitation. J’ai commencé il y a 6 mois. Je faisais de l’athlétisme mais j’ai le syndrome des loges et j’ai dû arrêter. Depuis toute petite, je regarde le catch à la télé. J’ai trouvé la BYWS sur internet et voilà.

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EdA - J. R.
Qu’est-ce qui vous plaît dans le catch?

C’est très différent des autres sports. Et ça permet de tout travailler contrairement au foot par exemple ou à la boxe. Il faut une bonne condition physique et de la vitesse.

Vous serez en démonstration sur le ring du Recyclart ce week-end: un stress?

C’est mon 4e match mais jusqu’ici, je n’ai combattu qu’en duo. C’est donc la première fois que je vais rentrer toute seule sur le ring. Il y a un peu de stress. Mais Widad, c’est la méchante: je resterai dans mon personnage. Tabasser, ça me plaît.

Votre catcheur favori?

C’est Roman Reigns: il a un vrai style à lui.

Votre famille vous suit dans votre sport?

Mon papa, il aime pas du tout! Il viendra jamais me voir! Jamais de la vie! C’est dommage, mais le reste de ma famille me supporte. Et à l’école, faut pas m’approcher! Surtout si on dit que le catch, c’est de la comédie...

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EdA - J. R.