Vie de famille: les nouveaux pièges de la propriété

Le cycle de l’habitat correspond de moins en moins avec les cycles de la famille. Ingo Bartussek – Fotolia

DOSSIER | Devenir propriétaire réclame une trajectoire linéaire: la durée du remboursement de sa maison. Avec deux questions: que se passe-t-il lorsqu’on croise l’allongement de la durée de vie et le profil des ménages aujourd’hui? Le sociologue Laurent Nisen s’y essaye.

AVANT DE LIRE

 

Quatre idées pour comprendre

 

Troisième partie de notre dossier consacré à ce qui nous pousse tellement à devenir propriétaire. Avec cette fois deux facteurs sociologiques contemporains: l’allongement de la durée de vie et la trajectoire des ménages. Qu’en retenir?

1. Tous les cinq ans, nous gagnons un an d’espérance de vie. Cette aubaine peut devenir piégeante pour des personnes âgées: obligation d’adapter leur logement, difficulté d’en trouver un répondant à leurs besoins…

2. Un mariage sur deux se conclut par un divorce. Comment cet appauvrissement réel n’affecte pas l’instinct de devenir propriétaire de sa maison? Tout simplement parce que les jeunes ne se sentent pas concernés par ces échecs. Ils considèrent avoir fait le bon choix.

3. L’attachement à sa maison résulte du fait qu’on y habite généralement l’essentiel de sa vie. Mais les générations suivantes ne fonctionnent pas sur cette trajectoire linéaire.

4. Pour un jeune ménage, il faut avoir une assise financière et professionnelle solide. À défaut, il devient très compliqué de devenir propriétaire de sa maison.

Lorsqu’ils sont interrogés, les ménages qui rêvent de s’acheter une maison se projettent volontiers. A l’âge de la retraite, ils couleront des jours heureux dans cette maison qu’ils ont enfin remboursée. Est-ce que cela se vérifie vraiment?

«Aujourd’hui, on voit que les personnes âgées ont tendance à s’attacher à leur maison. Elles y ont vécu toute leur vie et éprouvent beaucoup de mal à la quitter », commente Laurent Nisen. Un attachement affectif qui va parfois à l’encontre d’un confort de vie. «La tendance est de vouloir adapter sa maison à une mobilité qui se réduit avec des frais nouveaux et parfois non-prévus. D’autant que les habitats intermédiaires et plus adaptés ne sont pas à la portée de toutes les bourses », explique ce sociologue de la Famille (Ulg). Et voilà donc cette maison pourtant remboursée qui demeure une charge. Vingt ans plus tôt, on n’avait pas vraiment vu les choses comme ça.

Maison de repos: on retarde

L’allongement de la durée de la vie vient accentuer le phénomène. Tous les cinq ans, l’espérance de vie moyenne gagne un an. Et l’espérance de vie en bonne santé progresse encore plus vite: la période moyenne de vie où on est considéré comme en mauvaise santé raccourcit.

«Cela peut donc être piégeant pour les personnes car, globalement, elles sont plus nombreuses à habiter un logement peu adapté et y vivent plus longtemps », ramasse Laurent Nisen. «Ces personnes âgées retardent donc au maximum leur entrée en maison de repos. » Avec la conséquence que ce départ en maison de repos n’est pas préparé et donc se vit douloureusement.

Ils ont fait le bon choix

Mais revenons à la case départ. Ce moment clé où de jeunes couples décident de s’engager. Et d’acheter une maison. Comment expliquer que l’évolution sociologique n’impacte pas le réflexe d’acquisition. «Oh, c’est très simple. Un ménage sur deux divorce mais personne ne se sent concerné », sourit Laurent Nisen. «Les couples qui se marient sont persuadés qu’ils ont fait le bon choix par rapport à la cohabitation légale ou le couple libre. Ils se sentent en sécurité et pour eux, l’achat d’une maison va dans ce sens », poursuit le sociologue.

En clair, l’écart entre le cycle de l’habitat et celui de la famille et du couple en particulier n’apparaît pas dans les stratégies développées. «On constate pourtant que cela aboutit à des souffrances: la séparation est un facteur d’appauvrissement », explique Laurent Nisen. Ces situations délicates sont rarement évoquées. «Dans certaines grandes villes comme Paris, des couples divorcent mais restent ensemble avec leurs enfants parce qu’ils n’ont pas les moyens financiers de faire autre chose . On n’en est pas encore là dans nos villes ».

Un désir d’autonomie

Laurent Nisen pointe aussi un élément déterminant: un puissant désir d’autonomie dans la génération des «baby-boomers » qui sont aujourd’hui des «papy-boomers ». «Cette génération s’est construite dans une double idée: aider ses parents avait du sens mais eux, ils ne veulent pas peser sur leurs propres enfants ».

Concrètement, ce souci d’autonomie croisé avec la propriété d’une maison peut aussi devenir un frein. Ainsi, une étude a montré que beaucoup de personnes âgées, à moins d’être motorisées, vivent dans une insularité de services telles qu’une épicerie, une banque ou encore un médecin. «Un quart des Wallons de 70 ans et plus vivent sans un seul service à distance de marche », explique notre interlocuteur.

La sécurité de la brique en devient un peu relative…

L'AVIS DES EXPERTS

 

«Les générations suivantes seront moins attachées à leur logement»

 

Laurent Nisen (Professeur de sociologie de la famille à l’Ulg), ce rapport affectif semble très fort pour les personnes âgées…

Quand on a vécu pendant autant de temps dans une maison, on développe un attachement très fort. C’est un phénomène qui explique aussi la sédentarisation.

Au point de continuer à vivre dans un logement inadapté?

Chacun fait son calcul et ce dernier est une affaire personnelle. Mais il est probable que des personnes renoncent à un certain confort pour rester dans la maison qu’elles ont toujours habitée. Je pense notamment aux femmes qui n’ont jamais travaillé: leur univers, c’est surtout leur quartier.

Ce rapport affectif à la maison ne va-t-il pas évoluer?

Les choses changent en effet. Ce modèle d’une vie passée dans la même maison ou le même appartement diminue au profit d’une plus grande mobilité, qu’elle soit voulue ou qu’elle résulte d’accidents de la vie. Et dans ce cadre, je pense que les gens seront moins attachés à leur logement. en tout cas, plus aussi viscéralement que par le passé.

Est-ce que cette «flexibilité » est de nature à modifier le rapport des gens à la propriété?

C’est très difficile à dire. Aujourd’hui, pour beaucoup de personnes âgées, le fait d’être propriétaires de leur maison leur offre un sentiment de sécurité supplémentaire. Et parfois, vendre leur maison leur permet de financer la maison de repos car en général, la pension ne suffit pas. Dire comment cela va évoluer est très compliqué.

 

«Pour les jeunes, cela devient catastrophique»

 

Pascale Piette (Directrice de l’agence immobilière Finomat à Namur), voyez-vous des signes qui peuvent questionner l’importance de devenir propriétaire?

Pour l’instant, les principales transactions concernent des personnes âgées qui vendent leur villa quatre façades en périphérie namuroise et qui la troquent contre un appartement en bord de Meuse. Ce qui fait grimper le prix de ces appartements de façon hallucinante. À 2 800 euros hors TVA le mètre carré, c’est incroyablement cher.

Cela signifie que ces personnes ont bien fait d’acheter une maison…

Oui, bien sûr. Mais c’est la génération «Tapis rouge », comme je les appelle. Ils ont une bonne pension, n’ont pas divorcé, ont même des économies. Pour eux, c’est le parcours idéal.

Et dans votre clientèle de jeunes ménages?

Si vous n’êtes pas un couple où les deux personnes ont un contrat de travail à durée indéterminée et des parents qui sont derrière, c’est plutôt la cata. Alors si vous ajoutez un divorce, des enfants, ça devient compliqué. Mais en dehors des appartements dont je parlais, le prix surélevé de l’immobilier n’est pas la raison.

Ces jeunes peuvent-ils se tourner vers la location?

Le marché locatif namurois est abominable: on a un parc immobilier très ancien et pas renouvelé. Et dans le neuf, le propriétaire qui a mis 400 000 euros pour le financer a besoin d’un loyer élevé. Ce qui signifie que les principales demandes vont vers des studios ou des appartements à une chambre. Le souci, c’est qu’il n’y en a pas assez.

COMMENTAIRE

 

Le doigt sur la gâchette

 

Et alors quoi? Il faut louer toute sa vie? Parmi les réactions que ce dossier suscite, celle-ci est récurrente.

On peut vous parler d’un tas de choses importantes: les migrants, les guerres, l’environnement, la mort… Vous en prenez bonne note. Mais lorsqu’on vous parle de votre maison, l’effet «projection » est très important.: vous vous sentez subitement très concernés. La posture en devient même un peu défensive. Avec là aussi, une affirmation dont les contours tiennent, qu’on me pardonne, de l’auto-justification: «J’ai acheté ma maison et je suis certain que j’ai fait une bonne affaire. Point à la ligne.»

Voilà qui est dit et qui a d’ailleurs toutes les chances d’être vrai.

Partir de cette culture de la propriété, en interroger les fondements voire les incohérences et les fausses croyances n’aboutit pas à la condamner. Et encore moins à prétendre proposer une alternative aussi radicale que salutaire. «On ne va quand même pas dormir sous une tente », nous expliquait un de nos interlocuteurs, un peu agacé.

Résumons donc la critique: «Touche pas à ma maison car j’ai le doigt sur la gâchette. »

Pour autant, réfléchir à cette contradiction entre une croyance persistante et un environnement en pleine mutation a tout son sens. Surtout lorsqu’on touche à d’autres fondamentaux tels que la famille, le couple et la vieillesse et en évoquant leur face accidentée.

Conjugués à cet instinct persistant de devenir propriétaire de ses murs, on ne peut ignorer que de nouvelles difficultés apparaissent.

Et pour le reste? On peut parler des accidents de la route sans conclure qu’il est hérétique ou irresponsable de rouler en voiture. Mais on peut réfléchir à sa façon de conduire.

 

Plus de kilomètres pour aller bosser

 

C’est un paradoxe belge qui n’est pas étranger au taux de propriété élevé: le Belge fait plus de kilomètres pour aller au boulot que le Français.

Une récente étude menée par une banque souligne pourtant que le choix d’une maison est dicté par plusieurs facteurs. Selon cette étude, la distance domicile-travail fait partie des priorités.

La difficulté, c’est que la mobilité professionnelle est beaucoup plus élevée aujourd’hui. Les carrières professionnelles qui se font dans la même entreprise deviennent plus rares.

La propriété en devient un frein d’autant plus accru (surtout quand le bien n’est pas entièrement remboursé et au regard des droits d’enregistrement). La Flandre a organisé la portabilité de ces frais de mutation: on ne les paye qu’une fois. En Wallonie, ce n’est pas le cas.

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