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Agnès Varda garde la patate au Musée d’Ixelles

Agnès Varda, 87 ans, expose ses souvenirs familiaux dans sa ville natale d’Ixelles. EdA - J. R.

Agnès Varda a grandi née à Ixelles. Mais la réalisatrice «n’a plus habité Bruxelles depuis 1940» et la fuite familiale face à la guerre. Elle revient y exposer ses souvenirs d’enfance au Musée d’Ixelles. Où il est évidemment question de plages et de patates.

«En 1937, j’ai vu Blanche Neige au cinéma Métropole, rue Neuve. En sortant, maman a acheté les 7 nains en feutre. J’ai demandé à ma famille de me les prêter pour cette exposition. Ils ont accepté. Mais ce sont des trésors. “Et si quelqu’un les chipe?”, s’est-on inquiété. Le tam-tam a fonctionné: on a appris qu’un type, rue Haute, vendait des globes reçus d’un taxidermiste de Liège qui venait de prendre sa retraite. On en a trouvé 7 de même taille. Je suis très reconnaissante à ce taxidermiste d’avoir arrêté de travailler».

Agnès Varda garde la patate au Musée d’Ixelles
BD et collection d’imagettes: des souvenirs d’enfance. -
Avec les mots d’Agnès Varda, l’anodin se mue en conte. Sous leurs cloches de verre, du haut d’un bureau à profonds tiroirs, ces 7 nains veillent sur une multitude d’autres souvenirs de l’enfance bruxelloise de la réalisatrice. Et elle en a glanés, en 87 ans. «Tout un vrac de choses». Tissus, meubles, lampes, un «Felix le Chat en l’an 2000», un couvre-théière «cousu dans les rideaux de ma chambre», des jouets, le passeport de sa mère, un tricot... On remonte loin, rue de l’Aurore, au bord des étangs d’Ixelles où Varda a grandi. «Ma mère faisait beaucoup de patiences, aux cartes». On imagine les 5 enfants ranger méthodiquement les collections d’imagettes «reçues dans les chocolats dont me vient peut-être le goût des images»...

12 enfants

Agnès Varda garde la patate au Musée d’Ixelles
Les frères et sœurs d’Agnès Varda courent partout sur ce paravent créé pour l’expo, où la documentariste épingle, comme autant d’anecdotes, les clichés familiaux. -
Les frères et sœurs d’Agnès Varda courent partout sur ce paravent créé pour l’expo, où la documentariste épingle, comme autant d’anecdotes, les clichés familiaux. L’horloge recule même jusqu’aux premières années de sa mère. «Ils étaient 12 enfants. Ça m’a toujours fascinée». Ces instantanés sépia se déploient dans les décors contrastés des stations balnéaires qui hébergent leurs vacances, illustrées par des cartes postales aux forts contrastes. Les fameuses «plages d’Agnès».

Pour «célébrer la mer et l’horizon», Varda déploie aussi plusieurs photos. Comme ces «5 rêveurs» perchés sur des bouchots. «Y a rien à comprendre, y a pas de message», sourit l’artiste, malicieuse. Alors on rêve avec eux, dans le chant d’oiseau qui sert de ressac à la visite.

Tubercules

L’ensemble, disparate, est pourtant d’une grande cohérence pour qui a parcouru les routes que trace Agnès Varda à travers villes, sable et champs de patates. L’intime y grignote le social. «J’aime franchir les frontières entre digital et argentique, entre noir et blanc et couleurs, entre photographie et cinéma», plaide cette multi-césarisée. Elle avoue se sentir «en danger» quand elle expose. «Au cinéma, les spectateurs sont captifs de leur siège. Dans une expo, même si le film dure 6 minutes, on peut se lever et passer».

Agnès Varda garde la patate au Musée d’Ixelles
«Patatutopia», première installation que Varda a montée, en 2003. Une célébration de ces pommes de terre «qui sont devenues thèmes» de son travail. -
Le parcours s’encadre de deux triptyques qui le limitent. Varda «aime passionnément» ceux des «peintres flamands anciens». D’un côté, on surprend une fillette «devant une grande vache blanche qui nous regarde». De l’autre, immenses et déroulant lentement la peau jaunâtre des tubercules comme des tapis de triage industriel, trois écrans surplombent un parterre de patates. C’est «Patatutopia», première installation que Varda a montée. C’était à la Biennale de Venise, en 2003. Une célébration de ces pommes de terre «qui sont devenues thèmes» de son travail. «C’est utopie de penser que, parmi les légumes et les fruits, elles sont modestes et pourtant les plus belles et les plus vivantes du monde».

Agnès Varda aussi est de ces artistes les plus belles et les plus vivantes du monde.

+ «Agnès Varda, Patates & compagnie», au Musée d’Ixelles jusqu’au 29/05/2016. Vernissage gratuit ce mercredi 24/02 entre 18h30 et 21h. Projection de «Les glaneurs et la glaneuse» d’Agnès Varda par la Cinematek, le 27/02 à 18h à Flagey, en présence de la réalisatrice. Cycle du 1/03 au 12/04.

Agnès Varda garde la patate au Musée d’Ixelles
«Avec ces 5 rêveurs, y a rien à comprendre, y a pas de message», sourit Agnès Varda, malicieuse. Alors on rêve avec eux, dans le chant d’oiseau qui sert de ressac à la visite. -

 

La Reine Astrid et le show-biz «à plein tube»

Agnès Varda garde la patate au Musée d’Ixelles
Varda: «Il y a quand même quelque chose avec ces princesses qui meurent en voiture». -
Entre les réminiscences de trafic d’images reçues dans les chocolats et quelques boîtes de jeu, Agnès Varda donne au Musée d’Ixelles la primauté à la Reine Astrid. La mythique infirmière passe avant les clichés privés et les chutes de tournage. C’en est presque protocolaire. Varda l’envisage comme l’annonciatrice de la peoplisation.

«Il y a quand même quelque chose avec ces princesses qui meurent en voiture», commente la plus célèbre coupe au bol du documentaire. «La Reine Astrid était très très photographiée. À l’époque déjà, on la suivait partout. Le show-biz avait commencé à plein tube».

L’analyse très lucide se double comme souvent chez Agnès Varda d’un retour à soi nostalgique et intime. «Ma mère était fascinée par Astrid. Après l’accident de 1935, elle a conservé les coupures de journaux. En les exposant, je veux transmettre l’amour de ma mère pour cette reine».

Agnès Varda garde la patate au Musée d’Ixelles
Agnès Varda: «La Reine Astrid était très très photographiée. À l’époque déjà, on la suivait partout. Le show-biz avait commencé à plein tube». -