BRUXELLES

«C’est déjà difficile de filer un truand de bas étage, alors un terroriste!»

«C’est déjà difficile de filer un truand de bas étage, alors un terroriste!»

Les missions de surveillance et de filature pourraient échouer sur les épaules de la police locale. «Il faudrait cloner les policiers», estime le SLFP Police. EdA - J. R.

Pour le SLFP Police, le Plan Canal de Jan Jambon pour enrayer l’islamisme à Bruxelles fait preuve «d’amateurisme». Le syndicat craint des déplacements inopinés de policiers non formés aux missions de surveillance. En quelques mots: «c’est le bordel!»

Le Plan Canal établi par le Ministre de l’Intérieur Jan Jambon (N-VA) sera discuté ce vendredi au Gouvernement fédéral. Ce plan, d’abord destiné à Molenbeek suite aux attentats de Paris en novembre, est aujourd’hui étendu à 6 zones de police à Bruxelles et en périphérie.

Les grandes lignes du Plan Canal ont filtré dans L’Écho ce 4 février. Concrètement, les missions de filature reposeraient sur les épaules de la police locale. Les agents devraient «filer» les «cibles» de l’Ocam, ainsi que surveiller lieux publics, mosquées, domiciles... En outre, ils devraient débusquer les subdivisions illégales de domiciles pour établir si quelqu’un s’y cache.

Les zones de police ont chiffré leurs besoins en effectifs à quelque 218 équivalents temps plein. Mais pour le président du SLFP Police Vincent Gilles, «c’est du vent».

«C’est déjà difficile de filer un truand de bas étage, alors un terroriste!»
Vincent Gilles: «Si on ajoute aux agents de quartier les missions que Monsieur Jambon imagine, il en faudra 20, des agents de quartier». BELGA
Vincent Gilles, vous êtes président du SLFP Police. Quelle est votre première réaction à la vue des grandes lignes du «Plan Canal» prévu par Jan Jambon?

Il s’agit de l’exécution politique de la décision politique de décembre, soit les 18 mesures immédiates contre le terrorisme, pour lesquelles 400 millions ont été débloqués. Et je dois constater beaucoup d’amateurisme puisque dès vendredi passé, des collègues de la police fédérale, détachés qui à Zaventem, qui à Bierset, qui sur les autoroutes, sont déplacés à Molenbeek.

Ce qui veut dire?

Que Monsieur Jambon donne l’ordre d’exécuter sa décision politique avant même d’en discuter avec ses partenaires. Pourquoi tant d’urgence? Après 2 mois, on aurait pu encore attendre une semaine pour s’organiser au mieux, en consultant les syndicats. Alors que là, c’est le bordel!

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Ce n’est pas Monsieur Jambon qui va se lever à 6h du mat’ pour faire 200 bornes dans la seule voiture familiale!

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Plus précisément?

Si je pose la question à la police fédérale, on ne sait me dire pas si les policiers fédéraux envoyés à Molenbeek seront «mis à disposition» ou «détachés». Dans le premier cas, ça signifie qu’ils devront s’y rendre dans un véhicule de fonction depuis leur base actuelle. Mais dans le second, ça serait avec leur véhicule personnel, sans indemnité. C’est inadmissible après 2 mois de gestation! Ce n’est pas Monsieur Jambon qui va se lever à 6h du mat’ pour faire 200 bornes dans la seule voiture familiale!

La police locale peut-elle du jour au lendemain surveiller des appartements privés, dénicher des logements subdivisés illégalement, suivre les faits et gestes des «cibles» de l’Ocam dans les lieux publics, les mosquées, les asbl...?

Les agents peuvent contrôler un domicile. Mais dans les quartiers du Canal, à Molenbeek, une porte «classique», c’est plusieurs sonnettes sans nom, une seule serrure dont tous les habitants n’ont pas la clef... Entrer, physiquement, c’est déjà pas facile. Alors s’il faut attendre les factures de gaz et d’électricité... Le Ministre croit que d’un policier, on peut en faire 5 par clonage. Et que vérifier des fiches de consommation électrique se fait en deux clics de souris. Alors que c’est une fameuse incursion dans la vie privée et que cela va nécessiter l’intervention d’un juge d’instruction. Tout ça, ce sont des mesures de technocrates inapplicables.

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Pour Monsieur Jambon, un agent de quartier n’est pas vraiment un policier. À ses yeux, il ne fait pas un travail dangereux et n’a aucune chance de se faire plomber.

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«C’est déjà difficile de filer un truand de bas étage, alors un terroriste!»
Vincent Gilles: «Dans les quartiers du Canal, à Molenbeek, une porte “classique”, c’est plusieurs sonnettes sans nom, une seule serrure dont tous les habitants n’ont pas la clef... Entrer, physiquement, c’est déjà pas facile. Alors s’il faut attendre les factures de gaz et d’électricité...» BELGAIMAGE
Mais ces policiers locaux sont donc formés à ces missions?

Pour Monsieur Jambon, un agent de quartier n’est pas vraiment un policier. À ses yeux, il ne fait pas un travail dangereux et n’a aucune chance de se faire plomber. Le Ministre ne connaît pas le rôle précis des agents alors qu’ils sont la pierre angulaire de la police. Ils sont formés, mais ils n’ont pas le temps de faire ce qu’on attend d’eux. Leur mission, aux agents de quartier, c’est de passer du temps dans le quartier justement. Lier connaissance avec les commerçants, les ASBL, les lieux de culte, les riverains...Si on ajoute les missions que Monsieur Jambon imagine, il en faudra 20, des agents de quartier.

Il faut recruter? On parle de quelque 218 équivalents temps plein...

Engager? C’est du vent! La zone de police Bruxelles-Ouest, qui comprend Molenbeek, est en manque de personnel systématique depuis 10 ans. Pourquoi? Car recruter des flics, ça coûte au citoyen. Pour les politiques, c’est impopulaire. De plus, Monsieur Jambon maintient le recrutement à 800 ETP depuis 1 an et demi, alors qu’il en faudrait 1400: il se saborde lui-même car les forces vives nécessaires à son plan ne sont pas disponibles. Il s’engage trop loin et ne fait pas marche arrière car un homme de la N-VA ne craque pas.

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Les jeunes policiers fédéraux vont débarquer en civil à Molenbeek pour suivre les returnees en «filatures light». Comme Starsky et Hutch! Ils seront visibles comme des troncs d’arbre

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Que faire alors? Les zones concernées par le plan ont exigé de 44 à 79 effectifs, selon les endroits...

Comme je le disais: le Ministre va déplacer les temps pleins dont il a besoin de la police fédérale à la locale. Mais ces gens en uniforme ne sont pas formés. Si Monsieur Jambon croit qu’ils seront efficaces demain, il se trompe: il faudra 9 mois à 1 an.

Ces forces vives ne sont pas prêtes?

Aujourd’hui, ces collègues avec un an de bouteille contrôlent des autoroutes ou des frontières aux aéroports. En uniformes. Ils vont débarquer en civil à Molenbeek pour suivre les returnees en «filatures light». Comme Starsky et Hutch! C’est déjà difficile de filer un truand de bas étage, alors un terroriste! Ils seront visibles comme des troncs d’arbre. Je ne veux pas qu’ils risquent leur peau et condamne le plan Jambon.

«Recruter en local? Un doux rêve»

Yvan Mayeur, Bourgmestre de Bruxelles, prône un recrutement de policiers en local, comme De Wever l’a testé à Anvers: c’est une bonne idée?

ça serait le retour de la police communale à laquelle on a mis fin en 2000. Elle était infructueuse car les policiers étaient trop attachés au bourgmestre. Et puis, recruter à Bruxelles, ça reste délicat.

Pourquoi?

Il y a deux types de personnes qui postulent à la police. D’une part les idéalistes, qui y croient comme on croit en dieu. Mais c’est rare. D’autre part, il y a des gens qui sont diplômés d’humanités, soit le niveau nécessaire pour postuler. Mais à Bruxelles, ceux-ci trouvent généralement un emploi ailleurs.

Et donc?

Ne restent que les Bruxellois d’origine étrangère, en 2e ou 3e génération, qui sont intéressés mais qui, malheureusement, n’ont pas le niveau nécessaire pour réussir le premier examen. Chez eux, ils parlent marocain, turc, tunisien. Leur niveau de français ou de néerlandais est insuffisant.

Ne peut-on les recruter quand même?

Ce recrutement en local, c’est du rêve. On aurait des policiers qui parleraient un demi-français ou un demi-néerlandais. Les PV risqueraient d’être criblés de fautes et de léser le citoyen. Ce test mené à Anvers n’est qu’un joli souhait. Sur les 18.000 candidats au dernier recrutement, seuls 1400 ont passé la barrière du premier test écrit.

«C’est déjà difficile de filer un truand de bas étage, alors un terroriste!»
Vincent Gilles: «Ce recrutement en local, c’est du rêve. On aurait des policiers qui parleraient un demi-français ou un demi-néerlandais. Les PV risqueraient d’être criblés de fautes et de léser le citoyen.» -