ROMAN

Sorj Chalandon ignore encore la profession de son père

Un garçon de 13 ans s’imagine membre d’une organisation terroriste. L’ancien journaliste affronte enfin son enfance dans «Profession du père».

Émile, le jeune héros de Profession du père est un mélange de l’auteur, de son frère cadet et de fiction. Sorj Chalandon n’était pas enfant unique, il n’a pas été chassé de chez lui mais s’est fait émanciper à 17 ans, il n’est pas devenu restaurateur de tableaux mais journaliste et son père n’est pas mort en 2011 mais en 2014.

Et pourtant, l’enfance racontée est bien la sienne. Un père qui le tabasse pour ses piètres résultats scolaires, qui l’appelle tantôt «rebelle», tantôt «sale con», qui le réveille la nuit pour lui faire faire des exercices physiques. Ou qui laisse sa femme dormir sur le palier parce qu’elle est allée avec une amie assister à un concert des Compagnons de la Chanson. La raison de ce geste: il affirme avoir été à l’origine de ce groupe vocal dont il a été exclu. Car son père est un mythomane. Il n’a jamais cessé de s’inventer des passés et des métiers: agent secret, pasteur pentecôtiste, para, gardien de but professionnel, judoka ceinture noire au Japon… Sans jamais trancher. Si bien qu’à l’école, à côté de «profession du père», son fils écrit: «sans».

«Aujourd’hui encore, je ne connais pas sa profession, sourit Sorj Chalandon mélancoliquement, à 66 ans. J’aurais tellement aimé avoir un père clairement identifié. Il ne m’a strictement rien donné pour débuter dans la vie, ni une envie, ni un métier, ni un espoir. C’est terrifiant. Je suis né sans socle. Il a fallu que je réapprenne tout.»

Cet homme qui s’est coupé de tout le monde embarque son fils dans ses mensonges insensés. À 13 ans, Émile l’admire. Et donc le croit. À sa demande, il trouve une «cache» pour héberger le danseur russe Rudolph Noureev qui a fait défection lors d’un voyage en Europe.

Et lorsqu’il est question d’un nouvel attentat contre le général de Gaulle fomenté par l’OAS opposée à l’indépendance algérienne après celui manqué d’août 1962, il accepte d’aider son père, glissant des lettres de menaces dans la boîte aux lettres d’un député proche du «félon». Convaincu de faire partie de «l’organisation», il «recrute» un fils de rapatriés pieds noirs qui vient d’intégrer sa classe. Et se trouve bientôt pris lui-même dans une spirale mensongère dont il ne parvient plus à sortir.

«Par ses mensonges, il a trahi son fils»

«J’ai essaimé des morceaux de mon père dans tous mes livres, je n’ai cessé de tourner autour de lui, confie le romancier. Depuis le premier, Le Petit Bonzi, je sais que j’écrirai un roman sur lui qui s’appellera Profession du père. Mais je ne pourrai le commencer que devant son cercueil. J’ai profité de l’Irlande [Mon traître, Retour à Killybegs] et du Liban [Le Quatrième mur] pour parler de lui. À chaque fois, je me disais: encore le mensonge, encore la trahison. Car, par ses mensonges, il a trahi son fils.»

«Aujourd’hui, je ne peux pas croire que mon père pensait qu’on allait tuer de Gaulle. Il aurait suffi que ma mère me dise que ce n’était pas vrai pour que je sois sauvé. Car son silence confirmait la véracité de ce qu’il disait. «Tu connais ton père», qu’elle ne cessait de répéter, n’étais pas suffisant pour l’enfant que j’étais.»

Sorj Chalandon, «Profession du père», Grasset, 317 pages, 19€.

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