Philippe Jaenada réhabilite « la petite femelle »

L’auteur du «Sulak», en course pour le Renaudot, raconte la vie de Pauline Dubuisson, héroïne d’un fait divers qui a secoué la France début des années 50 .

Le 17 mars 1951, Pauline Dubuisson a-t-elle intentionnellement tué Félix Bailly ou était-ce un accident? Deux ans et demi plus tard, au terme d’un procès largement médiatisé, celle que la presse et le public ont rebaptisé la «hyène» est condamnée à mort. Après avoir vu sa peine commuée en prison à vie, elle sera libérée en 1960.

Or, pour Philippe Jaenada, qui a refait minutieusement l’enquête, il n’y a pas préméditation, elle voulait en réalité se suicider. Et c’est en tentant de l’en empêcher que l’étudiant en médecine, qui s’apprêtait à se marier, Pauline ayant refusé de l’épouser, s’est pris une balle dans le ventre. Pour preuve, la jeune femme a ensuite voulu mettre fin à ses jours en s’empoisonnant au gaz et c’est de justesse qu’elle a été sauvée.

Ce n’était d’ailleurs pas la première fois, elle avait déjà tenté de se suicider au lendemain de la guerre. Et en 1963, à Essaouira, la cité balnéaire marocaine où elle est partie travailler dans un hôpital, elle qui n’a toujours pas fini ses études de médecine, elle arrivera à ses fins, rejetée par l’homme qu’elle aime – et qui l’aime mais n’a pu supporter la révélation de son passé. Plus certainement, elle était lasse de sa propre existence.

La vie de cette native de Malo-les-Bains, commune limitrophe de Dunkerque fondée par son arrière-grand-oncle, n’est pas banale. À 14 ans, elle devient la maîtresse d’un soldat allemand puis du directeur de l’hôpital, le colonel Werner Domnik, plus de trois fois son âge. À la Libération, elle est peut-être tondue – cela n’a jamais été prouvé – mais certainement pas violée comme l’écrira un romancier longtemps après (alors qu’il n’en est jamais question pendant son procès). Elle suit ensuite des études de médecine à Lyon, puis à Lille. Elle a quelques amants – dont l’un de ses professeurs. Et vit une histoire d’amour avec Félix Bailly.

Pour retracer ce destin, Philippe Jaenada a passé un an plongé dans des dossiers – principalement celui d’instruction et le rapport de police farci d’inexactitudes et d’approximations –, dans la presse de l’époque ou dans les divers livres qui en ont parlé (tel le roman à la première personne par Jean-Luc Seigle paru en début d’année, Je vous écris dans le noir, où il est longuement question du soi-disant viol collectif). Avec toujours un œil sur le cinéma: La Vérité de Clouzot, même si le réalisateur transforme la biographie de son héroïne incarnée par Brigitte Bardot et travestit la réalité. Et En cas de malheur, roman de Simenon écrit deux ans après le procès et porté à l’écran par Claude Autant-Lara, l’histoire d’une jeune fille volage de nouveau interprétée par B.B. Qui a cette réplique: «Je suis une petite femelle, il faut me laisser faire ce que j’ai envie».

Les lecteurs de Philippe Jaenada ne seront pourtant pas dépaysés par ce livre magistral. L’auteur de La Grande à bouche molle et de La femme et l’Ours multiplie en effet les parenthèses et digressions, n’hésitant pas à donner son sentiment, à raconter son enquête, à mentionner des événements survenant en cours d’écriture. Ou à évoquer certains épisodes de sa propre vie, comme la réception du Prix de Flore en 1997 pour son premier roman, Le Chameau sauvage (J’ai lu).

Philippe Jaenada, «La petite femelle», Julliard, 712 pages, 23€

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