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Jacques Gaillot, l’ancien évêque «rebelle», chez le pape François : la rencontre fait des heureux en Belgique

Jacques Gaillot, l’ancien évêque «rebelle», chez le pape François : la rencontre fait des heureux en Belgique

AFP

La rencontre inattendue, ce mardi après-midi, à Rome, entre le pape François et Jacques Gaillot fait des heureux en Belgique. Notamment dans le diocèse de Namur, où l’ancien évêque «rebelle» d’Évreux a gardé de nombreux contacts

Rien n’a filtré sur le contenu de la rencontre, qui a eu lieu mardi en fin d’après-midi, au Vatican. Mais elle a été suscitée par le pape François lui-même qui a adressé à Jacques Gaillot «une lettre chaleureuse, écrite de sa main. Puis qui lui a téléphoné le lendemain», pour l’inviter, témoigne Jean Bauwin.

Le citoyen de Tongrinne est, depuis plus de vingt ans, au nombre des amis belges de l’évêque in partibus de Partenia. Il était de ceux que ce dernier a avertis de cette réception, «une reconnaissance qui fait chaud au cœur. Même si elle s’est fait longuement attendre».

«Échangerions évêque certifié conforme»

Cette attente a duré un peu plus de vingt ans: c’est le 22 janvier 1995 que Jacques Gaillot a célébré sa dernière messe en tant qu’évêque d’Évreux, dans une cathédrale trop petite pour accueillir les multiples fidèles venus lui témoigner leur soutien.

«Il faisait un temps épouvantable, et nous avons été copieusement douchés. Mais nous étions contents d’être là», témoigne Jean Bauwin. Avec quelques paroissiens de Boignée, il avait rallié Namur, d’où partaient aux aurores plusieurs cars pour la cité normande. Avec à la main une pancarte porteuse d’un message: «Échangerions évêque certifié conforme contre Jacques Gaillot». L’évêque certifié conforme était le primat démissionnaire de Belgique, Mgr Léonard, nommé quatre ans plus tôt, dans la controverse, à Namur. Devant son évêché, le jour de l’adieu de Mgr Gaillot à Évreux, ils étaient quelques-uns à brandir un slogan identique…

«Quelques jours après notre déplacement à Évreux, il est venu en visite pastorale à Boignée, se rappelle Jean-Pierre Poncin, desservant du lieu. Des paroissiens sont venus déposer une bougie allumée sur leur chaise, avant son arrivée, et un panneau dans l’église signalait qu’à chaque bougie correspondait une absence volontaire de protestation». Mgr Léonard a célébré sa messe «devant une dizaine de personnes et une trentaine de bougies», se rappelle Jean Bauwin.

Pas un cœur aigri

Nommé évêque in partibus de Partenia, un diocèse disparu sous les sables, en Algérie, à la fin du Ve siècle, Jacques Gaillot «a d’abord vécu dans deux squats, aux côtés des sans-papiers et des sans-abri qu’il défendait. Et depuis une dizaine d’années, il vit chez les Spiritains, une communauté missionnaire, à Paris», précise Jean Bauwin.

Sa mise à l’écart par le pape Jean-Paul II a été «une blessure, mais elle a aussi libéré sa parole. Et il est resté tel quel, suivant le conseil d’une religieuse, qu’il avait rencontrée, et lui avait recommandé de ne pas laisser son cœur s’aigrir». Il a gardé de nombreux contacts en Belgique «où il a compté proportionnellement plus de partisans qu’en France», conclut le Tongrinnois.

Un évêque individualiste « dérangeant »

Évêque d’Évreux de 1982 à 1995, Jacques Gaillot a souvent défrayé la chronique par ses prises de positions libres et très médiatiques. Le pape Jean-Paul II invoquera son individualisme pour le démettre

Une interview annoncée «détonante» à la «une» de «Lui», le «magazine de l’homme moderne»: pour sûr, Jacques Gaillot, évêque d’Évreux, maîtrisait l’art de la communication. Trop? Pratiquement trois ans avant de le révoquer pour le nommer évêque in partibus d’un diocèse fictif, feu le pape Jean-Paul II lui avait glissé à Rome, le 18 janvier 1992, qu’il «faut chanter dans le chœur, et non en dehors». Invité à s’inscrire dans la collégialité épiscopale, l’évêque d’Évreux s’y refusera. Et il n’acceptera pas non plus de démissionner. Il sera alors révoqué.

Aux côtés d’Arafat et des homosexuels

Une surprise? Tout, dans le parcours de Jacques Gaillot, s’est inscrit dans le rejet de l’ordre établi: c’est ce qui lui a valu une immense popularité au sein du monde catholique, mais aussi au-delà. À peine nommé évêque d’Évreux, il soutiendra, en 1983, un objecteur de conscience poursuivi en Belgique avant, quelques semaines plus tard, d’être un des deux seuls évêques français à refuser d’approuver un texte de la conférence épiscopale sur la dissuasion nucléaire.

En 1985, il exprime son appui à l’intifada palestinienne, et il rencontre à Tunis le chef de l’Organisation pour la Libération de la Palestine en exil, Yasser Arafat. En 1987, il renonce au pèlerinage de son diocèse à Lourdes pour aller rencontrer en Afrique du sud un jeune militant anti-apartheid condamné à quatre ans de prison. L’année suivante, c’est son interview à «Lui», qui l’illustre d’une photo de l’évêque, dans sa tenue, à l’intérieur de la cathédrale. Et le 25 décembre, il se déclare prêt, au micro d’une radio libre, à donner sa bénédiction à l’union de couples homosexuels qui lui en feraient la demande.

Au début 1989, il signe avec Mgr Albert Decourtray, alors primat des Gaules, une déclaration par laquelle il s’engage veiller avec une «vigilance particulière» à ce que ses interventions ne «mobilisent pas l’opinion en des conflits contraires au bien commun de la société et à la force du message chrétien». Pas de quoi l’empêcher de rallier, peu après, la Polynésie française, pour s’y opposer à des essais nucléaires.

Il plaidera encore le «droit au blasphème», à propos du livre «Les Versets sataniques» qui ont valu à son auteur, Salman Rushdie, une condamnation à mort, prononcée par l’ayatollah Khomeiny lui-même. Et il sera le seul évêque français à assister à la cérémonie de transfert au Panthéon des cendres de l’abbé Henri Grégoire, qui avait contribué à rédiger la constitution civile du clergé, à l’époque de la Révolution française.

Définitivement soliste, il s’expose ainsi à la sanction papale. Elle tombera au début 1995.


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