Tournai

Les Wallons picards du bout du monde: pour Jean-Philippe Colmant, l'Afrique du Sud pétille

"Si je m’étais limité à vouloir faire de l’argent, je pouvais rester en Belgique…" Com.

Voici treize ans, Jean-Philippe Colmant, Tournaisien devenu Brainois, a quitté le pays pour l’Afrique du Sud. Il y produit des "méthodes champenoises".

 

++ A LIRE AUSSI: Le "Californian way of life" de Thierry Doyen (Tournai)

À Franschoek, terre historique du vignoble sud-africain, Jean-Philippe Colmant a créé son propre domaine. Cet ingénieur de gestion UCL, passé par l’import-export de pierre, a acheté une terre, la ferme de la Motte, en 2001. Il avait 36 ans. L’année suivante, il y a planté de nouvelles vignes, construit des bâtiments, s’est installé en famille. Aujourd’hui, avec celle qui est devenue son ex-épouse, il est à la tête d’une petite société qui "occupe quatre travailleurs agricoles à temps plein, plus des saisonniers, et deux administratifs".

Sortent de ses cuves, quarante-cinq mille bouteilles de différents "Cap classique", un vin pétillant de très haute qualité (92 % chez Robert Parker…) élaboré strictement selon la méthode champenoise.

Outre son propre apprentissage en Champagne, Jean-Philippe Colmant s’est entouré des conseillers Nicolas Follet, un œnologue et producteur français, et Pieter "Bubbles" Ferreira, une star dans le milieu "champenois" sud-africain. Le hasard a parfois sa place dans la vie de Jean-Philippe Colmant. Jamais au boulot. Pas question non plus de jouer petit bras. "Le domaine fait 5 hectares, mais en bonne tradition champenoise, j’assemble des raisons de huit vignobles différents situés sur trois vallées différentes, la plus éloignée est à 140 km de chez moi".

La production du domaine Colmant est destinée prioritairement à la consommation intérieure, mais un quart des bouteilles sont quand même exportées. "Les meilleurs marchés sont les États-Unis, le Japon, les îles de l’Océan indien (Maldives, Seychelles, Maurice), mais j’ai des relais aussi en Allemagne, en Suisse, en Tchéquie, et même à Paris, et bien sûr en Belgique".

Une affaire qui tourne donc, et lui a apporté l’épanouissement personnel, et la reconnaissance de ses pairs comme on le lira par ailleurs. La fortune ? Non, mais ce n’était pas le but. "Je vis très correctement, mais si je m’étais limité à vouloir faire de l’argent, je pouvais rester en Belgique (NDLR. son entreprise était trois fois plus grosse que celle qui est la sienne aujourd’hui)."

Est-ce que la relève est déjà assurée ? "Un peu tôt pour le dire, mais qui sait, d’ici une dizaine d’années ?", commente-t-il.
Ses cinq enfants (lui-même était le cadet d’une famille de cinq, après un grand frère et trois sœurs) sont totalement Sud-Africains. Les quatre premiers sont déjà orientés "affaires, monde l’entreprise".

"Alexandre (26) mène un doctorat en recherche opérationnelle à Stellenbosch, Manon (24) est diplômée en sciences des affaires de l’université du Cap. Elle court le monde et travaille sur des yachts de milliardaires. Denis (22) et Roxane (19) suivent les mêmes études. Anaïs, la plus jeune, aura 14 ans en août…"

Plus d'infos sur www.colmant.co.za

 

L'entreprise dans le sang

Jean-Philippe Colmant se définit comme "plus entrepreneur qu’aventurier", a un jour écrit un de nos confrères. Sans doute, au sens où il ne laisse rien au hasard, histoire d’éviter les… mésaventures. Mais, en elle-même, l’entreprise est une aventure.

L’entreprise, chez les Colmant, c’est un mode de vie qui remonte à plusieurs générations. Jean-Philippe est l’arrière petit-fils du créateur des établissements Colmant (-Cuvelier) installés à la fois à Lille et Tournai. Au fil du XXe? siècle, la société mère et ses filiales ont produit toutes sortes de courroies de moteurs et bandes transporteuses, ainsi que des tambours industriels. Si l’activité rachetée par Dunlop voici 25-30 ans a fini par disparaître à Tournai (Thierry, le frère aîné de Jean-Philippe, conserve un lien avec Transmeca, à Rumes) elle se poursuit côté français. Mais Jean-Philippe n’y fera pas carrière, pas plus que son petit-cousin, l’économiste renommé Bruno Colmant. Cela étant, le monde de l’entreprise est bien en lui. Après ses humanités au collège de Tournai, il se forme à l’IAG (UCL).

Ingénieur de gestion… ?et tout jeune marié, Jean-Philippe fait prospérer l’affaire d’importation de granit et de monuments funéraires de son beau-père dans la région de Soignies. Après une dizaine d’années, il sent confusément qu’il a fait le tour du job. Il a 35 ans et propose un challenge à Isabelle, son épouse enceinte de leur cinquième enfant : vendre ses parts, s’expatrier, recommencer ailleurs une affaire qui serait la sienne, la leur, rien qu’à eux. Souvent interviewé depuis quelques années tant son parcours est surprenant, il répète volontiers : "On voulait trois choses : un pays motivant pour l’entreprise, un système scolaire performant, la garantie de soins de santé." Un pays où la langue ne serait pas un obstacle. Et au soleil, ce qui éliminait le Québec. Le choix se réduisit bientôt à la Nouvelle-Zélande, l’Australie et l’Afrique du Sud.

Ce fut l’Afrique du Sud. "Nous sommes allés en repérage au printemps 2001. Nous avons découvert Franschoek, ses paysages, ses vignes. Nous sommes tombés sous le charme. Je m’intéressais depuis longtemps au monde du champagne. Je me formerais et je serais donc vigneron…" Avec le produit de la vente de son affaire belge, il achète un domaine de 5 hectares, construit de nouveaux bâtiments, plante ses vignes. En attendant qu’elles portent et qu’il puisse vinifier (6 ans en tout), il développe une première affaire d’importation de champagnes français de petits producteurs, tout aussi bons mais bien moins chers que ceux des grandes maisons. Lorsqu’il propose ses propres vins pétillants à partir de 2008, Colmant est déjà synonyme de champagne en Afrique du Sud…

 

Les délégations belges plus nombreuses

Ce désormais quinquagénaire a pris l’habitude de répondre aux médias qui le sollicitent.

Il fut un temps où les présidents français ne passaient pas en Afrique du Sud sans visiter Franschoek où plus personne ne parlait français, sauf la vigne. Désormais les délégations belges ministérielles, et parfois même princières de notre plat pays, ont plaisir à passer par Franschoek.

Jean-Philippe Colmant se fait un devoir, allez, disons un plaisir, de les recevoir. "J’ai quand même fait une exception. Quand l’Afrique du Sud a organisé la Coupe du Monde de foot, j’ai vu le coup où j’allais vraiment servir d’attraction touristique entre les matchs. Alors, on a pris des vacances en Namibie." 

Si les médias belges le rencontrent volontiers, ceux de son pays d’adoption ne sont pas en reste. Il faut dire que le succès de cet homme à la stature impressionnante force le respect. En quelques années, il s’est imposé comme un des plus fins artisans de sa profession. En 2011 on apprenait ainsi que "deux des méthodes Cap Classique élaborées par le domaine Colmant (le Brut Réserve et le Brut Chardonnay) viennent d’obtenir dans le "Wine Advocate" du mois d’août une note de 92 sur 100, la plus haute cotation jamais attribuée par Robert Parker à une méthode traditionnelle sud-africaine".

 La suite est presque logique. Jean-Philippe Colmant a été élu président de l’association des producteurs de la région du Cap. Pas mal pour un garçon qui importait du granit à Soignies à peine dix ans plus tôt! On s’était dit qu’on lui poserait bien la question de ce qui pourrait le faire revenir au pays. En fait, il lui arrive de rentrer, il n’a pas coupé les ponts. Mais lui aussi comme les expats’de longue durée a définitivement choisi sa vie.

 

"Franschoek", c’est littéralement le "coin des Français". À la fin du XVIIe, des huguenots (protestants français) qui se sont réfugiés aux Pays-Bas accompagnent les Hollandais en Afrique du Sud. Ils amènent la culture de la vigne, mais sont trop peu nombreux pour conserver leur langue. Entre-temps ils ont donné des noms qui ne trompent pas à un tas de lieux Chamonix, Provence, Bourgogne, La Motte...Quand l’Afrique du Sud s’ouvre au monde, les viticulteurs locaux qui ne connaissent du français que les appellations de leurs produits essuient une solide déconvenue. Pas question d’exporter en Europe du "Haute-Provence" par exemple. Cette appellation-là est réservée aux produits français de France. Le Belge Jean-Philippe Colmant, premier francophone à Franschoek depuis 300 ans, dédramatise : "J’ai dit aux gens d’ici que le champagne en France s’appelle champagne parce qu’il ne peut pas s’appeler "Cap classique". Ça, c’est réservé à nos produits sud-africains…"