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Germanwings: le crash soulève des questions éthiques inédites

Germanwings: le crash soulève des questions éthiques inédites

Un suicide dans une compagnie occidentale, «une première» que les enquêteurs abordent avec prudence. AFP

Trois mois après, le crash de la Germanwings continue de soulever des questions éthiques et déontologiques inédites sur le secret médical et le respect de la vie privée allant au-delà du monde de l’aéronautique, selon le directeur de l’organisme français chargé de l’enquête.

«C’est la première fois que l’on est confrontés à un suicide dans une compagnie occidentale», souligne Rémi Jouty, directeur du Bureau d’Enquêtes et d’Analyses (BEA), faisant le point après quelque 100 jours d’enquête.

«Les questions que cela soulève dépassent le seul monde aéronautique, qui ne peut à lui seul prétendre y répondre».

Pour le BEA, chargé de déterminer les causes et les circonstances d’un accident, cette catastrophe aérienne est une première: compétent en matière aéronautique, il n’a pas l’expertise ni l’autorité pour trancher seul des sujets qui touchent à la société, ont trait à la vie privée, au secret médical ou à l’aptitude psychologique des pilotes à transporter plusieurs dizaines de personnes. Quant à établir les responsabilités, cela relève de l’enquête judiciaire.

Le copilote allemand du vol Germanwings, Andreas Lubitz, a volontairement précipité l’Airbus A320 contre une montagne, alors que le commandant de bord était sorti du cockpit.

Son dossier médical montre qu’il souffrait de dépression, mais les «restrictions spéciales» qui lui étaient imposées ne lui interdisaient pas de piloter un avion de ligne.

«En matière de sécurité aérienne, lorsque l’on constate une faille dans le système, on la répare, mais cela se fait généralement à l’intérieur du monde aéronautique», explique Rémi Jouty. Dans le cas de la Germanwings, «il y a d’autres considérations beaucoup plus larges et de portée plus générale que les seules questions purement aéronautiques, auxquelles on ne peut se soustraire».

«Autant le BEA possède l’expertise en matière d’opérations aériennes, de conception d’aéronefs etc, autant en matière fonctionnement du monde médical, des grands principes juridiques qui le sous-tendent et jusqu’où il est possible d’aller sur ces sujets-là, c’est un peu nouveau pour nous», reconnaît-il.

«C’est un élément propre à cette enquête qui fait que les solutions ne sont pas évidentes, estime-t-il. Il y a un équilibre à trouver qui va au-delà de l’aéronautique».

«La faiblesse de l’humain»

Le BEA a relevé six précédents où un pilote a provoqué un crash. Mais les faits sont parfois contestés, ou trop peu documentés pour en tirer des conclusions. Il sera donc difficile de dire si un tel comportement «aurait pu être détecté ou pas», selon Rémi Jouty.

Pour mener à bien son enquête, qui doit être publiée en début d’année prochaine, le BEA va établir un diagnostic des pratiques existantes dans différents pays, en échangeant notamment avec l’Agence européenne de sécurité aérienne (Easa) ou son homologue américaine, la Federal Aviation Authority (FAA).

Il va aussi analyser le dispositif réglementaire, les évolutions possibles face aux attentes sociétales en matière de protection de la vie privée, de déontologie médicale et les dispositifs d’évaluation d’aptitude des pilotes.

«Ce sont des considérations beaucoup plus larges et de portée plus générale. C’est ce qui fait que les solutions ne sont pas évidentes», souligne Rémi Jouty.

De plus, «lorsque l’on va au fond des choses, on s’aperçoit que cet équilibre entre respect de la vie privée, déontologie médicale et besoin de contrôle de l’aptitude des pilotes suscite des attentes fondamentalement contradictoires».

«Aucun processus tendant à renforcer la connaissance de la situation médicale des pilotes, même très intrusif du point de vue de la vie privée, ne garantit qu’il soit pleinement efficace», souligne-t-il. Il avance même le risque «d’avoir à l’inverse un effet négatif sur la sécurité, en incitant des pilotes à cacher leurs problèmes médicaux».

«Nous ne pourrons jamais prétendre nous protéger totalement contre ce genre de scénario, puisque là, on touche vraiment à la faiblesse de l’humain», résume Rémi Jouty.

Le crash de la Germanwings, compagnie à bas coûts filiale de la Lufthansa allemande, a fait 150 morts, majoritairement allemands et espagnols, le 24 mars dans le sud des Alpes françaises.