BELGIQUE

Les «Parasites», un docu qui démange sur les chômeurs

Les «Parasites», un docu qui démange sur les chômeurs

«Les Parasites »... Le titre d’un docu qui démange. Face caméra, huit citoyens menacés d’être exclus du chômage, comme vont l’être 13 500 Wallons d’ici la fin de semaine. Des propos à rebrousse-poil du politiquement correct. L’objectif de Patrick Séverin, le réalisateur: susciter les questions sur une course à l’emploi vide de sens et sur l’incohérence et la violence d’un système, tant envers les chômeurs que les travailleurs. Avant de lancer le débat, interview...

Patrick Séverin (1 ), vous êtes le réalisateur des «Parasites, un docu qui démange».. Qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser ce docu sur cette thématique de l’exclusion?

J’ai été mobilisé assez tôt par le Réseau Stop63§2 qui a lutté pendant des mois pour éviter ces exclusions. Il me semblait important de sensibiliser la population par rapport à l’enjeu social de cette décision politique qui va jeter des milliers de familles belges dans la précarité.

Par ailleurs, en mettant fin aux allocations de chômage illimitées dans le temps, la Belgique renonce dans l’indifférence à une vision du vivre-ensemble. Jusqu’ici le message envoyé était «Même privé d’emploi, il y a une place pour vous dans la société». Désormais, c’est plutôt «Vous voulez une place dans notre monde: méritez-la.»

Les «parasites», pour parler de ceux qui risquent d’être exclus du chômage… Un mot stigmatisant… Pourquoi?

Le titre n’est pas stigmatisant. C’est le regard des gens qui l’est. Ce n’est pas moi qui désigne ces personnes de parasites ou de profiteurs mais c’est bien l’étiquette qui leur colle aux baskets. Or, la plupart d’entre eux sont pourtant de véritables richesses pour notre pays. Mais on parle là d’une valeur qui n’est pas quantifiée dans le produit intérieur brut (PIB).

Le film démarre fort: on y voit un chômeur dire ne pas vouloir «se taper» huit heures de travail par jour pour tout l’or du monde. Dans le même temps, un peu plus tard, il revendique le droit constitutionnel à avoir une vie décente. Ca risque de heurter…

Pour être précis, ce qu’il dit, c’est qu’il refuse de «faire un truc qu’il déteste» et dans des conditions qui, manifestement, le rendraient malheureux. Dans notre monde où la règle est «il faut n’importe quel emploi à n’importe quel prix», oui, ça choque.

Mais quand on prend un peu de recul, sa réflexion peut paraître saine et sensée. Surtout quand on sait que la situation de chômage est aujourd’hui structurelle. Autrement dit, elle ne dépend pas des gens directement.

En Belgique, on compte 10 fois plus de demandeurs d’emploi que de postes disponibles. Et qu’est-ce qu’on voudrait? Que ces 10 chômeurs s’entre-tuent pour le poste en question? Encore heureux que certains sont intéressés par autre chose, non?

D’autres expliquent carrément ne pas chercher d’emploi, se disent… épanouis, et crient à l’injustice de la mesure. Là aussi, des propos qui risquent de diviser. Pourtant, ils questionnent…

Oui, on peut s’épanouir hors de l’emploi. Je dirais même qu’une fois qu’on a réussi à se déculpabiliser, à oublier la pression sociale et le dogme de l’emploi, il est plus facile d’être heureux sans employeur. À condition évidemment de disposer toutefois de revenus suffisants pour mener une vie décente.

Il y a une chose qu’on oublie souvent: l’emploi, ce n’est pas le travail. L’emploi, c’est seulement le travail subordonné, celui où l’on a vendu sa liberté à un patron qui va décider pour nous ce qui fait sens. L’immense majorité des gens hors de l’emploi travaillent. Sans salaire, mais ils font ce qui leur semble important, nécessaire et au rythme qui leur convient.

Et souvent, ces actions, qui vont de l’éducation d’un enfant au bénévolat dans l’associatif en passant par le militantisme, le bricolage, le jardinage ou l’entretien de relations sociales avec le voisinage, sont aussi utiles, si pas davantage, que beaucoup d’emplois rémunérés.

La plupart dénoncent les hypocrisies du système, tant au niveau du Forem que du marché de l’emploi. D’accord avec eux?

Il est évident que tous les chiffres officiels qui concernent le chômage relèvent d’une vaste blague. On exclut des chômeurs pour les envoyer au CPAS qui, du coup, distribue des jobs «article 60» pour renvoyer les gens au chômage un an plus tard.

D’autres, on les met sur la mutuelle. D’autres, on les balade de formation en formation. Le seul objectif, c’est de masquer les vrais chiffres. Jamais de relancer l’économie. Et encore moins de permettre aux gens d’être heureux.

C’est pareil avec l’activation des chômeurs. On met sur leur dos leur incapacité à trouver des emplois qui n’existent pas. Le vrai but de l’activation, c’est de mettre la pression sur le marché du travail et de permettre aux employeurs de constamment baisser les salaires et les conditions de travail.

En fait, chômeurs et travailleurs sont dans la même barque. Mais il ne faudrait surtout pas qu’il s’en rende compte car alors la situation deviendrait ingérable pour le politique. Alors, on s’arrange pour les diviser, les opposer.

Dureté du vocabulaire, des regards, du système… À les entendre, la pression morale envers les chômeurs est très forte. Aucun n’ose parler librement…

Les chômeurs qui parlent librement de leur situation sont rares mais ils existent. Trois auteurs liégeois ont d’ailleurs inventé le terme de «choming out» pour parler de ce moment où un chômeur surmonte la pression sociale pour oser revendiquer qui il est et ne plus systématiquement se poser en victime.

Plus grave que le regard des gens, c’est l’interdiction qui est faite aux chômeurs d’exprimer ce qui pourrait les valoriser. C’est la parole interdite. Tout le travail accompli par les chômeurs dont on a parlé plus tôt, toute leur richesse sociale, ils n’ont pas le droit de la mettre en avant sous peine de sanctions financières de l’ONEM.

Même le bénévolat est interdit aux chômeurs. Ils doivent mettre un genou au sol et implorer une dérogation pour avoir l’autorisation de se rendre utile. Leur seul rôle admis, c’est de rester chez eux à envoyer des CV ou d’enchaîner les formations du FOREM.

Quelles sont les autres questions que vous aimeriez susciter chez les personnes qui vont regarder ce docu?

Ce qui me marque, c’est qu’on vit dans une société où beaucoup de gens travaillent trop et où beaucoup d’autres sont stigmatisés parce qu’ils ne travailleraient pas assez. Il y a un tel vide de sens dans la course à l’emploi et tellement d’incohérences et de violence dans ce qui est demandé tant aux chômeurs qu’aux travailleurs! C’est de la schizophrénie sociale.

Cette folie est rarement remise en cause. Surtout pas par les politiques qui continuent à promettre à la pelle les créations d’emploi alors que plus personne n’est dupe quant à leur incapacité à le faire. Parfois, j’ai l’impression que tout est fait pour nous empêcher d’y réfléchir et d’agir en citoyen.

D’un côté, on pousse des travailleurs au burn out en leur laissant juste suffisant d’espace pour pouvoir consommer l’argent qu’ils gagnent et, de l’autre, on empêche ceux qui ont du temps libre de pouvoir l’exploiter pour rendre notre environnement meilleur. C’est de l’abrutissement de masse. Tout ça est très violent et ne pourra plus fonctionner très longtemps.

À qui s’adresse ce film? Et quel conseil avant de regarder le film et d’en débattre?

Ce film est pour tout le monde. Mais il s’adresse particulièrement aux travailleurs. Je sais que les propos tenus dans le film vont éveiller chez nombre d’entre eux des sentiments très fort: colère, frustration, jalousie,… C’est exactement ce que je recherche. C’est pour ça que le film est sous-titré «le documentaire qui démange». Car ce qui est intéressant, c’est de se pencher sur ces réactions.

Par exemple, on entend souvent «Eux, ils font ce qu’ils veulent alors que moi, je me crève au travail pour salaire à peine plus élevé que ce qu’ils gagnent.»

Cette colère est naturelle mais elle est souvent mal dirigée. Dans une telle situation, le chômeur n’est coupable de rien. Les questions à se poser seraient plutôt «Mais pourquoi mon employeur me paie-t-il à peine plus que ce qu’offre le chômage?» . Ou «A quoi ça rime de dédier ma vie à un emploi qui m’oppresse et ne m’épanouit absolument pas?».

À ça, on objecte souvent «Y a pas le choix». Sauf que le premier choix qu’on a tous, c’est de prendre le temps d’y réfléchir.

+ Les parasites, le docu qui démange... Le film et vos réactions sur notre forum.

(1) Patrick Séverin est journaliste. Il a monté sa propre boîte baptisée «Instant Production». http://instantsproductions.be