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Cinq images, cinq histoires de photoreporters

Cinq images, cinq histoires de photoreporters

AFP

Pour terminer une année 2014 marquée par les guerres, les massacres, les épidémies et autres tragédies, les photographes de l’Agence France-Presse ont raconté chaque jour, du 24 au 31 décembre, les dessous d’une image belle ou porteuse d’espoir, prise dans le contexte d’un événement dramatique. Voici cinq photos extraites de ce travail, accompagnées des titres et commentaires des photoreporters. L’occasion de regarder, une dernière fois, dans le rétroviseur.

Oser la démocratie

Alex Ogle est un photographe de l’AFP basé à Hong Kong. Voici ce qu’il raconte sur les dessous de cette image…

«Nous sommes début octobre dans le quartier Admiralty de Hong Kong. Des milliers de manifestants pro-démocratie occupent les lieux depuis plus d’une semaine pour demander un véritable suffrage universel dans l’ancienne colonie britannique rétrocédée à la Chine en 1997.

Au milieu de la foule, il y a une jeune femme avec le mot «démocratie» écrit sur sa jambe. Elle est entourée d’un groupe de photographes qui la mitraillent. Je ne trouve pas la scène particulièrement intéressante.

Une seconde plus tard, je change d’avis, je reviens en arrière. À bien y réfléchir, il s’agit d’une scène plutôt atypique. Vous vous attendriez à voir au moins un manifestant en train de boire une bière, ou de fumer un joint, si ce n’est de lancer des pavés dans les vitrines ou d’incendier des voitures.

Mais à Hong Kong, cette jeune femme qui exhibe une proclamation politique sur son corps fait figure d’effrontée au milieu d’une foule sage.

Je ne me sens pas très à l’aise en prenant la photo. J’entends d’ici les sarcasmes. Mais la jeune femme a l’air heureuse de se faire photographier et je sais que l’image fera un carton. Depuis la nuit des temps, les gens aiment voir les jambes nues des jolies femmes.

C’est une image légèrement osée, mais que les médias les plus sérieux pourront publier sous le prétexte que le sujet de la photo est une manifestante et que le mot «démocratie» est écrit sur sa cuisse. Aucun éditeur ne passera à côté de cette rare occasion d’utiliser une photo de jambes nues pour illustrer une histoire politique. Faire de la photo d’actualité, c’est savoir résumer une situation en utilisant l’iconographie claire.

Plus tard ce jour-là, je n’envoie qu’une seule image. Je choisis ce qui me semble être le cadrage le plus fort: celui qui mettra le mot «démocratie» le plus en évidence et avec l’arrière-plan le plus clair possible – en l’occurrence, les deux bannières jaunes qui flottent au vent et qui ressemblent un peu à des jambes. Je me dis que ce résultat sera obtenu au mieux en coupant l’image au-dessus de l’épaule et en dessous du genou.

Comme prévu, ma photo a pas mal de succès. Les commentaires sont pour la plupart positifs, du genre: «la démocratie n’a jamais eu l’air aussi sexy». Mais je reçois aussi des critiques assez furieuses. Certains m’accusent de transformer les femmes en objets. Ils me rappellent que de nombreuses femmes sont à la tête des manifestations de Hong Kong. D’autres me reprochent d’avoir «déshumanisé» mon sujet.

Ce sont des critiques pertinentes, et je finis par me sentir coupable de mes choix éditoriaux. »

Retour dans le monde des vivants

 

Bülent Kiliç est un photojournaliste de l’AFP basé à Istanbul. Il a été désigné « photographe d’agence de l’année » 2014 par Time Magazine ainsi que par The Guardian pour l’ensemble de son travail, notamment en Turquie, en Ukraine et en Syrie. Voici ce qu’il raconte sur sa photo…

« Voici, en deux visages, la catastrophe industrielle la plus meurtrière de l’histoire de la Turquie. Le visage d’un mineur, le regard exorbité qui luit au milieu d’une gueule noire et porte encore la peur de la mort à laquelle il vient d’échapper. Et celui d’un père fou d’inquiétude qui l’embrasse pour fêter son retour miraculeux dans le monde des vivants.

Lorsque, ce 13 mai 2014, j’arrive à la nuit tombée devant le puits de la mine de Soma, les 301 travailleurs qui vont perdre la vie dans ce drame d’un autre siècle sont probablement déjà morts, prisonniers quelques centaines de mètres plus bas. En début d’après-midi, une explosion a secoué la veine de charbon dans laquelle ils venaient de prendre leur service et dispersé son gaz empoisonné au fond des galeries en ruine.

Dès les faubourgs de Soma, la nuit qui tombe est illuminée des lumières bleues des ambulances qui descendent de la mine vers les hôpitaux de la ville. Nous découvrons sous les projecteurs installés par les premières équipes de secours un incroyable chaos. Des mineurs hébétés, suffoquant et crachant une salive noire, portés à bout de bras par des collègues.

Et tout autour, dans la pénombre, au milieu des gendarmes qui tentent de maintenir un semblant d’ordre, leurs familles qui se pressent jusqu’à l’entrée de la galerie dans l’espoir de voir, de toucher, d’embrasser un rescapé.

C’est au milieu de cette pagaille indescriptible que je saisis la sortie de ce mineur titubant, parmi de nombreux autres. L’étreinte de son père ne dure qu’une fraction de seconde. Sa mère, moins rapide, sera privée de retrouvailles par les secours qui enfournent rapidement le rescapé dans une ambulance.

Le blessé a la force de demander des nouvelles de ses collègues restés au fond avant de partir pour l’hôpital. Il n’en aura pas.

Les opérations de sauvetage dureront cinq jours. Dès le lendemain du drame, les secouristes ne remontent plus du fond que des morts : 301 au total, sur les plus de 700 qui se trouvaient au fond du puits.

Cette tragédie a provoqué dans tout le pays une émotion et une colère considérables qui ont contraint le gouvernement à adopter une loi d’urgence censée améliorer les conditions de travail des mineurs. Un texte apparemment insuffisant. En octobre, un autre accident a provoqué la mort de 18 autres mineurs de charbon turcs. »

La gifle de la grâce

 

Arash Khamooshi est un photographe iranien travaillant pour l’agence Isna. Voici ce qu’il raconte sur sa photo…

«Ma femme et moi sommes membres d’une association qui faisait campagne pour la grâce de Balal, condamné à être pendu pour avoir poignardé à mort un homme lors d’une rixe en 2007.

Deux jours avant la date de son exécution, j’ai reçu un coup de téléphone nous demandant d’aller d’urgence à Noor, ville du nord de l’Iran où il était incarcéré. Je n’y allais pas en tant que photographe, mais en tant qu’être humain.

Une partie de la famille de la victime acceptait le «diyeh» (NDLR: argent contre grâce), mais la mère, Maryam Hosseinzadeh, refusait. On avait tenté de la convaincre. Le présentateur d’une émission de télévision très populaire avait même demandé en direct à la famille de pardonner Balal. Mais elle se sentait sous pression et refusait de répondre au téléphone.

L’exécution était prévue le 15 avril au lever du soleil. La potence avait été installée la veille. Le jour dit, environ un millier de personnes se sont rassemblées devant l’échafaud. Certaines avaient un Coran sur la tête, demandant une grâce. Les sœurs et la mère du condamné étaient là aussi, et imploraient le pardon de la famille de la victime. J’étais le seul journaliste.

À 6h20, menotté et un bandeau sur les yeux, Balal a été conduit à la potence par les gardiens de la prison. Ils ont placé la corde autour de son cou. Il a imploré le pardon de la mère de la victime qui, selon la «qisas» – la loi du talion dans la charia – a le droit de pousser la chaise sur laquelle se tient le condamné à mort. Mais elle a encore refusé.

Après quelques minutes, elle s’est approchée de Balal et, au lieu de pousser la chaise, elle l’a giflé et a accordé son pardon.

C’était incroyable, une vraie surprise. J’étais venu là à titre purement personnel, mais en prenant ces clichés et en les rendant publics je crois que j’ai réussi à atteindre l’objectif de tout journaliste: faire mieux comprendre les choses.

J’ai assisté à d’autres exécutions à Téhéran, où certains spectateurs amènent leurs enfants et des centaines de gens filment la pendaison avec leur téléphone portable. Je ne comprends pas du tout cela.

Je suis revenu dans la capitale et j’ai envoyé les photos. Le Guardian a été le premier à les utiliser, puis l’AFP. J’espère qu’un jour il n’y aura plus d’exécution publique. Je ne comprends pas comment des gens peuvent être pendus à des carrefours que des parents traversent quelques heures plus tard, en accompagnant leurs enfants à l’école. »

Un sourire dans un cimetière

 

Giovanni Isolino est un photographe indépendant basé en Sicile. Voici ce qu’il raconte sur sa photo…

«J’ai pris cette image le 2 juillet 2014 dans le port de Pozzallo, à la pointe sud de la Sicile. Ce sont des familles de migrants qui attendent de débarquer d’un bâtiment de la marine italienne après avoir été secourus en mer dans le détroit de Sicile.

Ces personnes ont survécu à une tragédie: dans le chalutier à bord duquel elles ont été secourues, les sauveteurs ont découvert les corps de quarante-cinq migrants morts étouffés dans la cale, où ils avaient été enfermés par les trafiquants d’êtres humains qui les convoyaient.

La nuit était déjà tombée quand ils sont arrivés à Pozzallo. J’ai pris mes photos depuis le quai, alors que le navire de la marine était en train d’accoster.

J’ignore l’histoire de cet homme et de ce petit garçon sur l’image. Je ne sais même pas s’il s’agit d’un père et de son fils. Il s’agit probablement de Syriens fuyant la guerre civile dans leur pays et tentant de gagner l’Europe du nord. Les personnes secourues sur le chalutier étaient de plusieurs nationalités différentes. Il y avait des Syriens, des Erythréens, des Somaliens et des Camerounais, dont beaucoup de familles avec des enfants en bas âge.

Les sauveteurs ont découvert les quarante-cinq cadavres entassés les uns sur les autres à fond de cale. Selon la police, cela ressemblait à une fosse commune. Les victimes sont mortes asphyxiées par les fumées toxiques, après avoir été enfermées dans la cale par les passeurs qui craignaient que le bateau ne chavire à cause de leur mouvement de panique. Plus de six cents hommes, femmes et enfants étaient massés à bord du chalutier de vingt mètres de long lorsqu’il a été intercepté par la marine italienne.

L’été dernier, j’ai photographié des débarquements de migrants dans toute la Sicile. À Pozzallo, Catane et Messine ainsi qu’en Calabre. Jamais auparavant nous n’avions assisté à un afflux aussi massif de désespérés à bord d’épaves bondées. J’ai souvent vu arriver des enfants seuls, sans leurs parents. Et même ceux qui débarquent avec leurs familles sont généralement choqués et effrayés. Photographier un sourire pareil dans ces circonstances est vraiment très, très rare. »

 

La vie plus forte que les bombes

 

 

Abd Doumany est un collaborateur occasionnel de l’AFP basé à Douma, en Syrie. Voici ce qu’il raconte sur sa photo prise dans cette ville…

«Avant la guerre civile en Syrie, ceci était un marché habituellement plein de monde. Et maintenant c’est l’une des rues les plus dévastées de Douma, un bastion rebelle de la banlieue de Damas assiégé par les forces gouvernementales depuis plus d’un an.

Je me promenais dans la ville pour photographier la vie quotidienne, quand je suis tombé sur cette scène. Nous sommes sur le lieu d’une attaque aérienne qui avait fait au moins sept morts. Deux personnes n’ont jamais été retrouvées, et gisent encore quelque part sous ces décombres.

Je ne sais rien de la femme et de l’enfant sur la photo. Mais malgré les raids aériens, les destructions, le danger, c’est une scène habituelle ici à Douma: une mère qui transporte son enfant dans une poussette, comme toutes les mères partout dans le monde.

Il y a deux types de mères ici.

Les premières sont celles qui ne se séparent jamais de leurs enfants, qui les emmènent partout avec elles. «De toute façon aucun endroit n’est sûr ici, alors pourquoi ne pas les emmener», pensent-elles.

Les secondes préfèrent que leurs enfants ne mettent jamais le nez dehors. Ma propre mère fait partie de cette catégorie. Elle veut que mes frères et sœurs restent à la maison lorsqu’elle doit aller quelque part. «Même si aucun endroit n’est sûr, au moins j’ai l’impression de faire de mon mieux pour qu’ils soient en sécurité», dit-elle.

La vie à Douma est de plus en plus dure. Tout le monde souffre du siège et des bombardements. Nous manquons de tout: de médicaments, de nourriture, d’eau, de carburant et d’électricité.

Il est bien sûr dangereux de s’aventurer dehors, mais les gens doivent quand même sortir de temps en temps. Quelle que soit la situation, la vie doit continuer. C’est difficile à croire, mais parfois, pendant la plus sanglante des journées, quand je pars couvrir les conséquences d’un bombardement, je m’attends à trouver des rues désertes et à la place, je vois des gens dehors, qui travaillent, qui vont à l’école, ou qui font leurs courses à cinquante mètres de l’endroit où les bombes sont tombées.

«Quoiqu’il arrive, nous devons nourrir nos enfants». C’est tout ce qu’ils disent. »