LIÈGE

La tour cybernétique, cette «antenne GSM» qui fait la fierté de Liège

La tour cybernétique, cette «antenne GSM» qui fait la fierté de Liège

Le RAVeL qui longe la Meuse et le parc de la Boverie sont très fréquentés. Mais passants remarquent-ils la tour cybernétique de Nicolas Schöffer? EdA Hermann

La tour cybernétique, œuvre de l’artiste Nicolas Schöffer installée dans le parc de la Boverie, sera bientôt restaurée pour 2,6 millions d’euros. Non, ce n’est pas une antenne, mais bien une création artistique de très grande valeur.

Les promeneurs, les Liégeois, les joggeurs la voient probablement sans s’en rendre compte. Et pourtant, même si on l’a un peu oublié aujourd’hui, la tour cybernétique du parc de la Boverie constitue bien une œuvre majeure en terme d’art public, que Liège peut s’enorgueillir de détenir en bord de Meuse et dans l’un de ses plus beaux parcs.

À l’abandon depuis plusieurs décennies, cette œuvre de l’artiste français d’origine hongroise Nicolas Schöffer s’apprête à faire l’objet d’une restauration profonde. L’investissement prévu à cet effet s’élève à 2,65 millions d’euros, majoritairement subsidiés par la Région wallonne. Le ministre en charge du Patrimoine, Maxime Prevot (cdH), a annoncé jeudi l’octroi d’un dernier rabiot de 776000 euros nécessaires à la concrétisation du projet.
La tour sera entièrement démontée puis reconstituée à l’identique. «Les travaux de restauration devraient avoir lieu assez rapidement, puisque les études ont déjà été réalisées (le bureau liégeois Greisch s’en est chargé, NDLR). Cela bougera dès 2015», assure-t-on au cabinet de Michel Firket (cdH), échevin liégeois en charge du Patrimoine… et de l’Art urbain, la tour cybernétique pouvant relever de l’un et de l’autre.

«Des travaux de stabilité et d’électricité seront entrepris. Enfin, les pales, les luminaires et les moteurs seront remplacés. Ces travaux visent une rénovation complète de la tour afin de moderniser ses installations et de la rendre à nouveau fonctionnelle», précise-t-on.

52 mètres d’art cybernétique et de prouesse technologique

Tout ça pour une espèce d’antenne? Que les béotiens de tout poil se ravisent. La tour cybernétique suscite envie et intérêt dans bien des villes du monde. Elle reste l’œuvre majeure de l’un des plus illustres représentants de l’art cybernétique, Nicolas Schöffer, disparu voici presque 23 ans.

Celui-ci n’avait pas particulièrement d’attaches en Cité ardente, «mais c’est la Ville de Liège qui lui a commandé une œuvre», rappelle Manon D’haenens, conservatrice et restauratrice d’art, dont la thèse de doctorat se consacre partiellement à l’œuvre de Schöffer. La structure de 52 mètres s’est dressée en 1961 dans le parc de la Boverie, avant d’être progressivement abandonnée, puis inactive à partir de 1970.

Le cheminement a été long, pour enfin pouvoir entamer sa restauration: classement en 1997 puis inscription sur la liste du patrimoine exceptionnel de Wallonie en 2009.

Une observation de la structure permet de se figurer l’activité permanente de la tour, lorsqu’elle était encore en mouvement. «L’ossature porte des bras sur lesquels s’articulaient 64 plaques-miroir qui sont fixées sur des axes tournants et motorisés. Des microphones, des cellules photoélectriques, des prises de mesures thermiques et hygrométriques ainsi que des anémomètres envoyaient des informations à un cerveau électronique qui déclenchaient, en réaction, des combinaisons variées de son, lumière et mouvement», rappelle-t-on au cabinet du ministre.

«La tour cybernétique reste une œuvre d’un intérêt majeur, la plus grande réalisation de Nicolas Schöffer», reconnaît volontiers Manon D’haenens. «Il s’agit tout d’abord de la première œuvre cybernétique permanente. Elle témoigne aussi d’une vraie innovation technologique. Schöffer l’a réalisée avec la collaboration de Philips, à l’époque. Et il faut savoir que la tour était accompagnée d’un spectacle sur le Palais des Congrès, qui était tout neuf. La mise en scène était de Pierre Arnaud, artiste précurseur de ce qu’on appelle le son et lumière, et l’accompagnement musical était signé Henri Pousseur. Il y avait vraiment toute une émulation artistique autour de cette tour», rappelle encore Manon D’haenens.

En interaction permanente avec l’environnement

La notion d’art cybernétique est omniprésente. Nicolas Schöffer est sans doute celui qui a le plus exploité artistiquement ce concept intellectuel imaginé juste après la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis et qui a influencé les sciences, les maths, les sciences sociales et les théories de la communication. En deux mots, la cybernétique étudie les systèmes dont le fonctionnement interagit avec l’environnement à l’aide de «feedbacks».

«La tour Schöffer est cybernétique en ceci qu’elle est interactive avec son environnement et ce, de façon intégrée», explique Manon D’haenens. Les sons et lumières qu’elle produit varient sans cesse en fonction de divers paramètres environnementaux: les sons, la lumière, la température, l’humidité et le vent. Le tout était commandé à partir d’un «cerveau électronique», sorte de centrale informatique avant la lettre, installé dans le Palais des Congrès.

Les sons et les lumières produits par l’œuvre n’ont pas forcément plu à tous. «Comme toute œuvre avant-gardiste, elle a suscité le débat. Mais il faut rappeler qu’il s’agissait d’une commande de la Ville» et non l’action isolée d’un artiste un peu illuminé, relève Manon D’haenens. «Ce qui est certain, c’est que l’intérêt artistique de cette tour est aujourd’hui incontesté.» Et il est reconnu internationalement, puisqu’il s’agit de l’œuvre la plus imposante de l’artiste.

Sa veuve, qui vit encore en France, a d’ailleurs été associée au projet de restauration. «D’autres tours de Nicolas Schöffer ont fait l’objet de restauration, comme à Lyon ou à Kalocsa, sa ville natale en Hongrie.»

Celle de Liège attirera les regards de tous les admirateurs de ce père de l’art cybernétique. D’autant plus qu’elle se trouvera au cœur d’un futur nouvel axe culturel, partant des Guillemins s’achevant au nouveau Centre d’art contemporain (CIAC) du parc de la Boverie, en passant par le Centre du design (rue Paradis) et la future passerelle qui enjambera la Meuse.