Le Monsieur Bricolage de la BD

Marc-Antoine Mathieu, fer de lance d’une bande dessinée expérimentale qui en a encore sous le coude.

Marc-Antoine Mathieu poursuit son exploration du médium bande dessinée avec l’absurde (quoique) «Sens». Qui n’en manque pas, d’ailleurs.

Puisqu’il aime les réclames, qu’il a souvent détournées, on ose une comparaison un peu hardie. Marc-Antoine Mathieu, c’est un peu comme le slogan d’une célèbre marque de soupe: à l’approche de chaque album, on se demande, un brin excité, ce qu’il nous mijote encore. Et, à chaque fois, la recette ne manque pas de piment. « Pourtant, assure l’auteur français, je ne cherche pas à inventer pour inventer. Juste à raconter des histoires en utilisant toutes les possibilités qu’offre le médium bande dessinée. J’ai l’impression de prendre mon sac à dos, mon bâton de pèlerin et d’aller explorer de nouveaux territoires puis de revenir raconter ce voyage au lecteur.»

Sauf que chez Marc-Antoine Mathieu, qui a aussi tâté des arts plastiques, le voyage est intérieur. Et met les méninges à contribution. Après avoir notamment rappelé Dieu sur terre (le fabuleux Dieu en personne, prix de la critique en 2011) ou développé en 72 pages une scène qui ne durait, de facto, que trois secondes (3’’), le créateur de Julius Corentin Acquefacques nous offre désormais un album muet dans lequel le héros est invité à suivre des flèches. Mécaniquement. Sans réfléchir? «C’est un livre qui a été fait sous le signe de l’improvisation. J’ai essayé de mettre des sensations en musique. De partager une expérience sur le temps et l’espace. Il n’y a pas de vrai discours derrière. »

À voir. Après tout, et même si le Français, qui lui préférait une flèche, a été obligé de le baptiser d’un titre plus conventionnel («ça rassure l’éditeur», sourit-il), l’album ne s’appelle pas Sens pour rien. Et ce personnage que l’on suit, ressemble furieusement à une allégorie de notre passage sur terre. Absurde, à l’image de l’œuvre de Marc-Antoine Mathieu. «C’est un peu une extrapolation du mythe de Sisyphe, mais il n’y a là aucune prédestination: on est condamnés à errer sur Terre, mais entre les errances, il y a des choses qui se passent, qui sont étonnantes, dramatiques ou fabuleuses. Je ne dis pas que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. Mais je nous interroge sur le cadre dans lequel nous la vivons tous. »

On vous avait prévenu: chez Mathieu, la philosophie n’est jamais loin. Et c’est puissant. Ses référents, Kafka en tête, non plus. L’auteur, 55 ans, nous invite donc à vivre conscients de notre condition. Et le fait volontairement à travers un personnage atone: « Je le voulais serein, ni triste ni excité par ce qu’il vit, d’une neutralité bienveillante, parce que je… ne voulais pas que le lecteur puisse s’identifier à lui. Le héros, ici, c’est l’horizon, les paysages qu’il traverse. Du coup, lui ne devait pas avoir de psychologie. Quelque part, il est un peu le cousin de Julius Corentin Acquefacques, son grand frère métaphysique. Lui non plus n’a aucune psychologie. Mais chez lui, le rire est le médicament contre l’absurde. Ici, on n’est plus dans cet absurde du non-sens, mais ça devient l’absurde de Camus. Et ça n’a plus rien d’amusant

+ (S.E.N.S.), Marc-Antoine Mathieu, Delcourt, 250 p., 25.50€.