ÉTATS-UNIS

USA: le clivage racial se creuse de plus en plus

USA: le clivage racial se creuse de plus en plus

Le drame de Ferguson a réveillé de vieux démons aux États-Unis, toujours aux prises avec la question raciale. AFP

L’Amérique post-raciale dont Obama rêvait reste une illusion, en raison de préjugés raciaux et des inégalités socio-économiques qui se creusent.

Le drame de Ferguson a réveillé de vieux démons aux États-Unis, toujours aux prises avec la question raciale et l’impunité de la police face à une jeunesse noire désabusée.

Thomas Snégaroff, vous êtes enseignant à Sciences Po Paris et directeur de recherche sur les États-Unis à l’Institut des relations internationales et stratégiques, pourquoi les préjugés raciaux et les inégalités persistent-ils, malgré l’arrivée d’un président noir à la Maison Blanche?

L’élection d’Obama a été un grand malentendu. Non seulement, elle n’a pas signifié l’avènement d’une Amérique post-raciale, mais elle n’a pas conduit à cette Amérique post-raciale.

Pourquoi?

D’abord parce les préjugés raciaux sont très anciens et profondément ancrés aux États-Unis. Ensuite parce qu’il y a des inégalités sociales que l’État fédéral n’a pas les moyens financiers de réduire. Enfin parce qu’Obama en tant que président noir, contrairement à ce que l’on pouvait penser, avait une marge de manœuvre plus fragile et plus faible pour agir dans ce domaine. Une bonne partie de ses opposants n’attendait que des actions ciblées en faveur des Noirs pour l’accuser d’être un président pro-Noirs. Du coup, il est le président qui en fait le moins pour la cause des minorités.

Les inégalités se sont-elles creusées?

Aujourd’hui un ménage afro-américain reçoit en moyenne 62% du revenu d’un ménage blanc. Cette situation était meilleure en 2010, on atteignait 67%. La relance économique a surtout profité aux Blancs, aux classes moyennes supérieures et pas du tout aux Noirs. Aujourd’hui encore, le chômage frappe 13% de la communauté noire. En réalité, le clivage racial se creuse de plus en plus. Sous Clinton dans les années 90, les inégalités se sont réduites un petit peu. Aujourd’hui, elles sont reparties de plus belle.

Peut-on expliquer la violence policière par la persistance des préjugés raciaux?

Bien sûr. Quand on lit la déclaration du policier Wilson, on est au cœur de tous les préjugés raciaux. Il insiste énormément sur le géant noir qui lui a fait peur. Pour un policier blanc, la simple présence d’un noir est inquiétante. Si en plus il est grand, c’est encore plus dangereux. Une réalité sociologique renforce par ailleurs l’inquiétude des policiers: la violence est très présente dans les ghettos noirs. N’oublions pas également que le port d’armes étant autorisé, il règne un climat de tension permanent. Si vous y ajoutez des préjugés raciaux très forts, vous aboutissez à des situations dramatiques comme celle de Ferguson.

Toute la communauté noire se sent-elle victime d’injustice?

40% des Noirs américains ne font pas confiance à la justice, ce qui voudrait dire, a priori, que 60% croient en la justice. Beaucoup ont cependant l’impression d’être plus ciblés par la police, d’être moins bien traités par la justice. C’est particulièrement vrai chez les jeunes. On constate qu’ils sont beaucoup plus réactifs, qu’ils acceptent de moins en moins l’autorité. On se rend compte de plus en plus que les générations jeunes n’acceptent pas cette situation et quand ils considèrent qu’il y a une injustice de la part de la police, ils répondent, ce qui provoque parfois des débordements.

Que faire pour en sortir? Combattre les préjugés et améliorer la situation socio-économique des minorités?

Il y a une culture des préjugés à combattre. En revanche, lutter contre la pauvreté aux États-Unis n’est pas possible avec un budget aussi restreint pour les aides sociales et des impôts en permanence en baisse. En 1996, Bill Clinton avait fait passer une loi au Congrès pour augmenter le salaire minimum de 20%, ce qui a aidé les minorités noires. Obama se bat pour l’augmenter de 10% et le Congrès s’y oppose. Là, on est au cœur des problèmes.