POLITIQUE

« Le laboratoire de la Belgique flamande »

Le journaliste espagnol Jacobo de Regoyos voit la Belgique en «laboratoire du nationalisme». D’où sortira… une Belgique flamande.

«Dès l’enfance, j’ai tenté de comprendre ce qui n’est pas rationnel. Et le nationalisme est un comportement irrationnel-type»: depuis 16 ans, Jacobo de Regoyos couvre l’actualité européenne à Bruxelles. Contrairement à la plupart de correspondants étrangers, il s’est aussi intéressé au pays où il vit, et où il a fondé une famille. Quatre ans de travail lui ont été nécessaires pour publier, en Espagne, «Belgistan, le laboratoire nationaliste». La version française, actualisée, de cet ouvrage très documenté est sortie l’été dernier.

«Belgistan»: le terme veut-il dire que nos querelles communautaires sont tribales?

Le réflexe nationaliste est tribal. Et un conflit linguistique pose une question philosophique: notre langue maternelle nous détermine-t-elle? Pour moi, nous sommes tous faits de plusieurs couches culturelles. Nous réduire à une seule d’entre elles est réducteur.

Mais ces querelles se résolvent toujours par un compromis, pas par la violence comme ailleurs…

Les Belges sont experts en matière de compromis. Mais de compromis en compromis, c’est le projet de vie commune qui risque de disparaître. Prenez le problème de l’aéroport de Bruxelles: c’est un aéroport national, bien que situé en Flandre. Mais les taximen bruxellois qui y amènent des passagers doivent en repartir à vide. Et si les emplois y sont flamands, la Flandre ne veut pas du survol des avions, qui survolent dès lors Bruxelles. Au mépris de règles de sécurité en vigueur partout ailleurs.

En Écosse ou en Catalogne, le nationalisme a aussi la cote: un résultat de l’unification européenne?

L’Européen moyen a le sentiment que l’Europe ne s’occupe pas de ses problèmes. Et son fonctionnement est très compliqué: il est tentant de se replier sur soi. En Catalogne, mon livre avait suscité beaucoup d’intérêt… que j’ai déçu. Car je n’y défends pas le nationalisme: je l’analyse. Là, comme en Flandre, le nationalisme est une “valence issue ”: un thème qui ne fait plus débat dans la société, autour duquel se noue une “ spirale du silence ”. On n’y trouve par exemple plus d’enseignement primaire en castillan. Mais tous les Catalans parlent aussi le castillan. Et il y a en Espagne une hiérarchie des normes, qui permet de déclarer anticonstitutionnel le projet de référendum sur l’indépendance de la Catalogne, qui devait avoir lieu le 9 novembre.

Depuis la publication de votre livre, la coalition suédoise s’est mise en place. Et il n’y a pas de réforme de l’État à son programme…

Cette coalition n’est pas une surprise: quand Charles Michel disait qu’il ne voulait pas de la N-VA, il sous-entendait, d’une N-VA aux accents séparatistes. Mais, en Belgique, il y a toujours une pause entre deux réformes de l’État. Le communautaire reviendra en 2019. Comme le politologue Vincent De Coorebyter, je pense que la fin de la Belgique ne sera pas la fin de la Belgique: il y aura toujours un compromis à la belge. Et la Flandre, dont l’indépendance, comme celle de la Catalogne ou de l’Écosse, serait difficile à admettre pour l’Europe, y choisira une Belgique (encore plus) flamande.

Jacobo de Regoyos, «Belgistan, le laboratoire nationaliste», 281 p. Presse Universitaires de Liège.