PARENTALITÉ

L’art de détruire ce qui rend heureux

Certains parents ne veulent pas le bonheur de leurs enfants. Un sujet tabou évoqué par la thérapeute Isabelle Nazare-Aga.

Non, tous les parents ne vouent pas un amour inconditionnel à leurs enfants. Quand ils sont atteints de narcissisme pathologique – on parle de parents manipulateurs –, ils vont s’employer à martyriser psychologiquement un ou plusieurs de leurs enfants.

«Dans le milieu de la psychologie, on parle de parents qui aiment mal ou à leur manière. On n’ose pas dire que des parents peuvent ne pas aimer leur enfant. Pourtant, ils sont bien plus nombreux qu’on ne le pense. C’est important de pouvoir l’entendre pour celles et ceux qui ont souffert des années durant de cette relation parentale toxique.»

Des parents aimants mais seulement en apparence

Si la thérapeute comportementaliste et cognitive Isabelle Nazare-Aga utilise le terme «parents manipulateurs» c’est parce qu’ils avancent masqués. «60 à 70% d’entre eux, il s’agit aussi bien d’hommes que de femmes, apparaissent comme des personnes affables, gentilles, sympathiques en premier lieu. Ils ne se montrent pas d’emblée harcelants, méchants, dévalorisants, désagréables. Ils peuvent même afficher les signes extérieurs de parents aimants tout en maltraitant psychologiquement leurs enfants. »

Dans son livre intitulé Les parents manipulateurs, Isabelle Nazare-Aga aborde les différentes facettes de la manipulation parentale à travers notamment de nombreux témoignages d’enfants victimes de parents pathologiquement narcissiques: des mères qui sabotent la réussite de leur fille, des pères qui ne supportent pas de voir leur fils les dépasser.

Le parent manipulateur peut aussi stigmatiser l’un de ses enfants (le mauvais) en l’opposant systématiquement à l’autre (le bon), histoire de stimuler la rivalité fraternelle. Il souffle aussi le chaud et le froid, en félicitant son enfant pour le dénigrer dans la foulée histoire de le déstabiliser.

Il est souvent rabat-joie, plombe l’ambiance des fêtes de famille, dénigre les amis et amoureux de ses enfants et a souvent un rapport pathologique à l’argent: il est radin, ne paie pas la pension alimentaire…

Quelles conséquences pour les enfants?

Grandir dans l’ombre oppressante d’un parent manipulateur peut générer chez l’enfant de sérieux troubles de l’affirmation de soi. «Le manipulateur lance constamment des boules puantes et l’enfant dit qu’il ne sent rien. S’il réagit, il y aura inévitablement une dispute avec le spectre de la rupture ou d’une coupure de vivres car le manipulateur ne souffre aucune critique et peut réagir de manière tout à fait disproportionnée. Tout l’entourage (frères, sœurs) adopte un comportement d’apaisement. Plutôt que d’entrer dans la discussion, on préfère rire, sourire, changer de sujet… Ces enfants-là ne réagiront pas non plus quand ils seront malmenés, critiqués en dehors du cercle familial. »

Dans son livre, la thérapeute explique comment aider un jeune enfant à ne pas se laisser manipuler par son parent en l’aidant à développer son esprit critique. «Si le parent manipulateur accuse l’enfant de se montrer égoïste par exemple, l’autre peut l’aider en demandant à l’enfant s’il se souvient de toutes les fois où il s’est montré généreux afin d’amener l’enfant à prendre conscience de la réalité

Elle donne aussi des trucs pour composer par exemple avec une mère envahissante qui veut tout savoir de la vie de son fils ou de sa fille devenus adultes: «en cas de rencontres occasionnelles, on s’affuble d’un ami, d’une copine ou on se rencontre à l’extérieur (resto, cinéma…). On comble l’espace pour éviter de parler de soi et le parent ne s’aperçoit pas que c’est une stratégie pour éviter de raconter ses amours, de parler de soi. On évite aussi de raconter ses réussites qui suscitent souvent une forte jalousie de la part du parent manipulateur. »

Isabelle Nazare-Aga, «Les parents manipulateurs», Les Éditions de l’Homme.

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