Acheter en librairie, c’est un choix de société

Acheter en librairie, c’est un choix de société

La force des libraires indépendants, c’est le conseil, les services, la rencontre. Suffisant? Henry Schmitt - Fotolia

Ambiance un peu morose pour la rentrée littéraire, ce jeudi. En cette période normalement faste pour les librairies, la crise et l’ogre Amazon font de l’ombre!

En Grande-Bretagne, en un peu moins de quinze ans, une librairie sur trois a fermé ses portes. Et aux États-Unis, le chiffre d’affaires des librairies est en recul depuis janvier dernier avec une baisse, en juin, de 7,5%! Et pourtant le marché du livre se porte plutôt bien puisqu’il a enregistré, toujours aux États-Unis, une hausse de 3,6% au premier trimestre et de 4,2% rien que pour ce «funeste» mois de juin!

Cherchez l’erreur ou plutôt l’horreur. Dans un marché en pleine mutation commerciale mais aussi numérique, c’est la librairie qui trinque!

Pourtant en Fédération Wallonie Bruxelles, les libraires indépendants, en pleine rentrée littéraire, veulent garder le sourire. «Dans le monde anglo-saxon, il y a longtemps que la tendance est à la baisse, explique Yves Limauge, administrateur et trésorier du Syndicat des libraires francophones de Belgique, et ça ne date pas d’Amazon. Même si la vente de livres en ligne accentue le phénomène.»

Un secteur stable, malgré les fermetures

Pourtant en Belgique comme en France, des librairies ferment leurs portes. On pense à Libris Agora à Bruxelles, ou au réseau Chapitre en France. Mais à nouveau, Yves Limauge relativise. «En Belgique comme en France, le secteur des librairies est stable depuis plusieurs années avec une progression entre 2 et 4%. Mais depuis l’an dernier, on enregistre une légère régression de l’ordre de 2 ou 3%. C’est moins bien qu’avant mais ce n’est quand même pas la «cata»! Et je pense que c’est tout autant dû à la crise qu’à Amazon. Nous n’avons pas vraiment été touchés par la crise de 2008 mais depuis 2013, nous subissons celle qui frappe tout le secteur commercial. Et je pense que les difficultés rencontrées par Libris qui fait partie du même groupe que les Français Chapitre tiennent plus à des erreurs de stratégie qu’aux difficultés du secteur.»

Le petit libraire indépendant s’en sortirait donc mieux que d’autres… «Je pense que le conseil, les échanges avec les acheteurs sont une véritable force.» On ne sous-estime pourtant pas l’impact d’un géant comme Amazon. «L’achat de livres «physiques» sur internet, donc principalement Amazon reste encore assez faible chez nous si on compare avec les États-Unis. Le problème, c’est qu’Amazon ne donne pas de chiffres, c’est compliqué. Cette boîte est totalement opaque. C’est notre rôle de libraire aussi d’expliquer certaines choses à nos clients. Acheter sur Amazon, c’est privilégier une grosse boîte américaine qui ne paie quasiment pas d’impôts en Europe. C’est sans doute rapide et facile mais on tue le commerce physique et l’économie locale. Se rendre dans une librairie, c’est faire un choix de société!»

Encourageant, les libraires se sentent aujourd’hui mieux soutenus par les éditeurs, majoritairement français, qu’avant. «Les éditeurs commencent à se rendre compte qu’ils ne peuvent pas mettre toutes leurs billes dans le même panier. Et qu’Amazon est là uniquement pour faire de l’argent. Ils font plus attention à nous fournir des stocks suffisants par exemple. Pour nous c’est important.»

Une attitude qui n’est peut-être pas totalement étrangère au bras de fer engagé entre Amazon et certains éditeurs aux États-Unis et en Allemagne!

Les dossiers qui inquiètent le monde du livre

La tabelle n’arrange rien !

C’est une des grandes décisions du gouvernement Mauroy en France. Au 1er janvier 1982, nos voisins imposaient «le prix unique du livre», un montant désormais indiqué sur tout bouquin édité dans l’Hexagone.

Mais en Belgique les clients paient quasi systématiquement leurs livres plus chers. La faute à la «tabelle». Petite explication… En Belgique francophone, la distribution de plus de 50% des livres se fait via deux grands groupes de distribution ayant chacun une filiale belge: Hachette (Dilibel) et Interforum (Editis). Jusque fin 2001, la Belgique et la France n’avaient pas la même monnaie. Une taxe était donc prélevée par les distributeurs pour couvrir les droits de douane et la variabilité des taux de change. C’est cette taxe qu’on appelait la «tabelle». Désormais, on parle plutôt de «mark-up».

Une taxe largement remise en question par les libraires puisque la suppression des douanes puis l’arrivée de l’euro ont balayé toutes ces difficultés douanières.

«Or, confirme Yves Limauge, le problème que nous pose la tabelle est beaucoup plus grave maintenant avec la vente en ligne. Je vais à l’encontre de mes intérêts mais je dois constater qu’Amazon vend ses livres moins chers que moi puisque je suis obligé d’être en Belgique et de vendre au prix imposé par le distributeur. Ils nous disent qu’on peut acheter directement nos livres en France, qu’on les aura sans doute moins chers mais que nous n’obtiendrons pas les mêmes remises.»

Des distributeurs qui ne seraient, en fait et selon les libraires belges que «prisonniers» des groupes français dont ils dépendent. Et qui se servent en quelque sorte de la tabelle pour financer leur distribution en Belgique. «Pourquoi cette distribution coûte-t-elle plus cher entre Paris et Bruxelles qu’entre Paris et Marseille? Ce n’est pas normal. Ce que nous demandons, c’est d’avoir la liberté d’acheter où nous le désirons. En France ou à Bruxelles!»

Amazon, le grand méchant loup ?

Depuis quelques mois, le géant américain Amazon est au cœur de l’actualité. Ingénierie fiscale «limite» en Europe; conditions de travail dans ses centres de distribution… Petit à petit, le beau modèle se fissure.

Ce qui n’empêche pas le vendeur en ligne d’augmenter sans cesse ses parts de marché, entre autres dans le secteur de la vente de livres, numériques ou «réels».

Médiatiquement, les choses ont pris de l’ampleur cet été. D’abord outre-Atlantique où un bras de fer s’est engagé entre la branche américaine du groupe Hachette et Amazon. L’éditeur n’étant pas d’accord avec les prix – entre autres pour les livres numériques – que veut lui imposer le revendeur. Pour faire pression, Amazon n’a pas hésité à allonger le temps de livraison des livres publiés par Hachette, renonçant même à prendre des précommandes. Début août, près de 900 auteurs américains ont dénoncé, par une double page dans le New York Times, une situation dont ils estiment être les otages. Voici quelques jours, les auteurs germanophones de plusieurs pays européens dénonçaient également, dans une pétition, les pratiques d’Amazon. L’Américain utilise les mêmes moyens de pression contre l’éditeur scandinave Bonnier, très présent en Allemagne.

Au-delà de ces conflits, c’est l’idéologie même d’Amazon qui se profile. Elle consiste à supprimer le maximum d’intermédiaires dans le marché du livre et à nier l’utilité et la nécessité de certains savoir-faire, comme celui d’un éditeur.

Réduire les coûts d’un bien culturel comme un livre est sans doute tout bénéfice pour le consommateur. Mais à court terme. En voyant leur marge réduite au minimum, les éditeurs n’auront d’autres choix, pour survivre, que de sortir ce qu’au cinéma on appelle des «blockbusters». D’autant qu’ils sont de plus en plus dépendants du géant américain pour vendre leurs livres.

Au risque, in fine, de menacer la diversité du secteur. Et de tuer la littérature?

Le streaming, la grande menace de demain ?

Une nouvelle façon de lire apparaît depuis quelques années: le streaming. Comme Deezer et Spotify pour la musique ou encore Netfix (voir nos éditions d’hier) pour la vidéo, on n’achète plus son ebook, on «l’emprunte» le temps de la lecture.

Le système fonctionne également par abonnement mensuel.

La lecture en streaming s’est d’abord développée en Europe depuis deux ou trois ans. En France, Youboox créé fin 2012 propose même deux offres distinctes, une gratuite (et limitée) soutenue par la publicité, l’autre payante (9,90€ par mois) et accessible hors connexion (le contenu étant stocké sur l’application du revendeur). Plate-forme communautaire de partage et de vente, YouScribe fondée en 2011 est aussi française. Elle propose depuis mai dernier un abonnement de lecture en streaming.

Aux USA, certains éditeurs se sont lancés dans le streaming. Depuis 2012, Oyster veut aussi devenir «le Netfix du livre». Mais au début de ce mois d’août, Amazon créait la surprise en annonçant le lancement de Kindle Unlimited, un accès à quelque 600 000 livres numériques pour un abonnement d’à peine 10 dollars par mois.

On voit mal ce qui pourrait empêcher Kindle Unlimited d’envahir, demain, le marché de l’édition française. Les acteurs déjà présents ne semblent pas trop le craindre, arguant de la grande spécificité de l’approche du marché francophone. Et de leurs liens avec les éditeurs.

Il est clair que les systèmes mis en place en France sont tout bénéfice pour les auteurs et les éditeurs qui sont payés au nombre de pages vues. Et l’arrivée d’Amazon ne peut qu’accentuer la pression sur le marché, au bénéfice des lecteurs. Mais les grands perdants risquent bien d’être les libraires et les bibliothèques.

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