MAESTRO

L’insouciante légèreté de l’être

L’insouciante légèreté de l’être

Savoureux mélange des genres que celui que proposent ici Michael Lonsdale et Pio Marmaï.

S’inspirant de la rencontre entre feu Éric Rohmer et… feu Jocelyn Quivrin, Léa Fazer signe un film drôle et étonnant, entre mise en abîme professionnel et récit initiatique.

En 2008, Léa Fazer est encore une jeune réalisatrice. Débutante, la Suissesse n’a tourné qu’un seul long-métrage dans son pays quand elle se voit confier la réalisation de Notre univers impitoyable, une comédie grinçante et inégale dans laquelle Alice Taglioni et Jocelyn Quivrin tiennent la vedette.

Ces deux-là sont ensemble à l’écran comme ils le sont à la vie. Le destin se chargera de les séparer quelques mois après la sortie du film: en novembre 2009, il perd le contrôle de sa voiture sur l’autoroute A13, à hauteur de Saint-Cloud, et se tue à seulement 30 ans. Point final? Pas pour Léa Fazer. Qui, après deux films mineurs, pour ne pas dire médiocres (Ensemble, c’est trop et Cookie) s’offre une étonnante révélation en même temps qu’une inattendue résurrection à Jocelyn Quivrin avec Maestro.

Pour mieux comprendre dans quelle pièce on joue ici, il faut encore remonter dans le temps. Et expliquer qui était Jocelyn Quivrin. Avant de devenir une étoile, malheureusement filante, du cinéma français, le Dijonais s’est longtemps perdu en route. Inconséquent, à défaut d’être incompétent, dilettante, il n’a pas connu le début de carrière que son talent lui autorisait. Avant une rencontre inattendue avec un certain Éric Rohmer. Qui, en 2007, l’engage à la surprise générale pour incarner l’un des personnages principaux des Amours d’Astrée et de Céladon, qui sera son tout dernier film – il mourra début 2010, trois mois… après Jocelyn Quivrin.

Rohmer-Quivrin: le mélange est a priori contre-nature. Le premier est une figure tutélaire de la Nouvelle Vague, un intellectuel à l’ancienne, carré, propre sur lui, connu pour sa rigueur et son érudition; le second a des allures de chien fou, hirsute, mal rasé, insouciant. Ils vont pourtant s’entendre comme larrons en foire au fil d’un tournage surréaliste.

«Fast & Furious» vs Tchekhov

C’est l’histoire de cette rencontre que met en scène Léa Fazer dans Maestro. Elle force le trait, bien sûr, et dépeint Henri, son héros, comme un acteur bientôt raté, tout juste bon à tourner des publicités pour de la lessive bon marché, grand admirateur de la franchise Fast & Furious (qu’il compare volontiers à… Tchekhov) et gamer devant l’éternel cependant qu’il est toujours flanqué d’un meilleur pote aussi adulescent que lui. Pas le genre, a priori, d’Éric Rovère, un monstre sacré du cinéma d’auteur dont… il n’a bien évidemment jamais entendu parler.

Engagé sur un mensonge, propulsé premier rôle sur un malentendu, il séduit pourtant son mentor, à défaut de parvenir au même résultat avec Gloria, sa séduisante partenaire de tournage (Déborah François, magnifique en intellectuelle narcissique et torturée) que convoite également Pauline (Alice Belaïdi), sa meilleure amie, qui l’avait tuyauté sur le casting.

En mélangeant les genres et les univers, Léa Fazer réussit un coup de génie. Avec bienveillance et insolence, elle se moque autant de l’intelligentsia parisienne que de la pop culture. Les dialogues sont savoureux, sans jamais tirer à la ligne ni verser dans la caricature. Mais c’est surtout la relation, nourrie de curiosité et de respect mutuel, entre Henri (un rôle taillé sur mesure pour Pio Marmaï) et Rovère qui donne toute sa cocasserie au film de Léa Fazer. Qui, pour le coup, doit beaucoup au génie de Michael Lonsdale, juste fabuleux en clone de Rohmer.

Comédie de Léa Fazer. Avec Pio Marmaï, Michael Lonsdale et Déborah François. Durée: 1h25.