BIOGRAPHIE

« Reggiani parle de notre condition humaine »

« Reggiani parle de notre condition humaine »

L’acteur devenu chanteur tout en restant acteur est mort il y a tout juste dix ans. Daniel Pantchenko retrace sa carrière dans une riche biographie.

Serge Reggiani, comme Jean Ferrat, fait quasiment l’unanimité. Les Loups, Le Petit garçon, Sarah, Il suffirait de presque rien, Ma fille, L’Italien, J’suis pas chauvin, Venise n’est pas en Italie ont traversé le temps et les générations (comme en témoigne le récent album de reprises par Isabelle Boulay). Et pourtant, au panthéon de la chanson française, le natif d’Émilie-Romagne est souvent éclipsé par le trio Brel-Brassens-Ferré. Parce qu’il n’était ni auteur, ni compositeur?

«Absolument, confirme Daniel Pantchenko, ancien journaliste musical. Mais il est un extraordinaire interprète qui habite tellement ses chansons que beaucoup de gens croient qu’il les a écrites. Ses auteurs (Moustaki, Lemesle, Dabadie, Vidalie, Lebel, etc.), avec qui il parlait beaucoup, lui faisaient du sur-mesure. Et si sa voix n’est pas extraordinaire en puissance, son grain vocal, son vibrato, sa fibre existentielle génèrent une émotion unique qu’il conservera jusqu’à la fin de sa vie, même lorsqu’il sera très diminué.»

Après avoir joué dans une quinzaine de pièces (dont Les Justes de Camus ou Les Séquestrés d’Altona de Sartre) et quelque quarante-cinq films (le plus fameux restant Casque d’or), Reggiani est sollicité en 1964 par Jacques Canetti pour enregistrer des textes de Boris Vian. Et dès l’année suivante, avec son second album, il connaît le succès qui fera de lui une «valeur sûre» de la chanson française. Sans pour autant complètement abandonner le cinéma puisqu’il jouera notamment dans Touche pas à la femme blanche, Vincent, François, Paul et les autres, Le Chat et la souris ou La Terrasse.

«Dans ses déclarations, il y a toujours eu une espèce de valse-hésitation entre la chanson et le cinéma, commente son biographe. Au début des années 60, il a chanté dans une dramatique radiophonique, L’Homme à l’ombrelle blanche, et sa mère chantait très bien. Il avait en lui cette envie même si c’était peut-être inconscient. Et la rencontre avec Canetti tombe au moment où L’Enfer de Clouzot, avec Romy Schneider, est interrompu, arrêt qui conforte son image un porte-poisse. Pourtant, nombreux sont ceux qui ont dit qu’il aurait pu faire une grande carrière de comédien, notamment Montand avec qui il avait des rapports compliqués.»

Ses vingt dernières années, à partir de l’Olympia en 1983, sont difficiles pour l’artiste: alcoolisme, dépression, santé vacillante, trous de mémoire sur scène (il aura finalement un prompteur). Il subit six cures de désintoxication et cinq hospitalisations, annule plusieurs spectacles. «Le suicide de son fils Stephan, en 1980, dans sa propre chambre, l’abat complètement, il culpabilise, explique Pantchenko. Il porte des lunettes noires, ne parle plus que par monosyllabes. Et en plus, dans les années 1980, il ne vend plus de disques. Il a toujours beaucoup bu, l’alcool était, je pense, un pansement sur ses angoisses existentielles. Et il fumait énormément. C’est presqu’étonnant qu’il ait vécu jusqu’à 82 ans.»

Daniel Pantchenko, «Serge Reggiani», Fayard, 400 p., 21€.

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